Don Quichotte


Je suis tellement crevé, épuisé, lessivé, dégouté… cela fait plus de 20 ans que j’exerce mon métier. Non pas par obligation, certes pour vivre, mais surtout par vocation et parce que j’adore ce boulot. J’aime arpenter les rues de Paname la nuit ; j’aime trainer dans les bars et m’enfiler des « Sky » ; j’aime discuter avec les vrais gens aussi paumés fussent-ils ; j’aime échanger avec eux, gagner leur confiance et leur tirer des tuyaux ; j’aime les femmes de la nuit, me taper des tepus, fréquenter les boites à touzes. Je pensais crever du Cancer à force de fumer et de picoler, mais ce sont l’épuisement et le dégout qui m’anéantissent chaque jour un peu plus.
Pourtant j’ai toujours autant de gnak quand je vais taper une crapule ; l’adrénaline est toujours aussi forte lorsque je débusque et course une arsouille ; quelle satisfaction de voir ces raclures, voleurs, violeurs, braquos et dealers de merde, derrière les barreaux ! 

Le seul problème est qu’ils n’y restent pas.

« Cent fois sur le métier, tu remettras ton ouvrage », chaque jour j’applique laborieusement cet adage. Sur les trottoirs, dans les rades et dans les cages d’escaliers, je revois les mêmes gueules, tracent les mêmes racailles, lutte contre les mêmes salopards. Bien évidemment, pas mal partent en taule, mais reviennent nous narguer 4 ou 6 mois après.

Je me bats contre la justice des moulins à vent. Je suis censé combattre le mal et protéger les opprimés, mais nous ne luttons pas à armes égales. Moi et mes camarades sommes des cibles vivantes. Nous recevons quasi quotidiennement sur la gueule des grilles pains, des frigos, des tirs de mortiers, de chevrotine et parfois du 7,62 de Kala.

Nous sommes formés au combat de rue. Lâchez nous dans les cités nord et nous aurons vite fait de nettoyer ces quartiers de la vermine qui empoisonne chaque jour un peu plus les habitants excédés.

Mais comment courir avec une laisse, les pieds dans les bétons et les couilles dans un étau. Nous sommes cernés de toutes parts et poussés à l’immobilisme, libres de nous prendre des coups dans la gueule. La hiérarchie a la trouille, le politique ne veut pas faire de vague, les baveux les protègent, les associations anti-racistes nous fustigent, les journaleux nous canardent de leurs plumes acerbes, les autres nous regardent au mieux méfiants… Et quand on l’ouvre, on passe pour des fachos !

Bavures, dope, alcoolisme, pétage de plombs… bon nombre de potes ont, comme moi, déjà craqué.
Apprendre qu’à force de longues absences, de nuits de stress et d’angoisse, ma femme a fini par me tromper, je n’ai pas supporté. Une nuit de trop dans la merde, embrumée de vapeurs d’alcool, j’ai pété les plombs en découvrant le pot aux roses. 

Je regarde hagard le carnage dans l’appart ; Dominique au sol le crâne ouvert, Matthieu et Estelle nageant dans leur mare de sang ; les murs maculés de leurs vies ; Mon arme de service à la main.

Tout est si embrouillé, comme dans un univers de coton. J’entends dans un son sourd, le deux tons des collègues.

Je n’irai pas subir les assauts de cette Stasi d’IGS, je n’irai pas en taule.

Il me reste une balle.

1 commentaire:

  1. sacré papier, un écrit forcément touchant tellement il est réel, tellement il est dramatique, tellement il bouscule, tellement il est trop vrai ! La chute je l'écarte d'emblée parce que comme dirait l'autre, la vie d'un flic ne vaut pas grand chose peut-être mais rien ne vaut la vie et rien au monde ne justifie cette fameuse balle de merde qui en titille plus d'un sans compter ceux qui ont opté pour ! moi perso je dis non et mille fois non et mieux vaut encore l'IGS qu'un trou dans la terre ! merci Pierre, ce papier mérite largement d'être lu !

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