Le bistrot

Pour Michel Audiard, le bistrot était un lieu propice aux rendez-vous de travail.  Et bien face à mon Ricard, la  clope dans une main et Le Parisien dans l’autre, je suis à mon bureau. Et je bosse ! Ici point de micros, il suffit d’ouvrir grand ses oreilles. Le verbe remplace les fiches.  Le petit blanc est bien plus efficace que le penthotal. Ce bar est un champ de manœuvre, l’échiquier de la vie.
Mon FOMECBLOT c’est mon perfecto, mon jean et mes tiags. Barbe de 3 jours, cheveux hirsutes, yeux hagards, je me fonds dans ce paysage enfumé. La Loi Evin, Dédé, le patron, n’en a rien à carrer. Sans doute parce qu’il sait qui je suis et que nous sommes quelques-uns de la section à fréquenter son rade.
Les filles nous alertent dès qu’un duo de condés se pointe. Elles font la vie du quartier, forment le ciment social, fluidifient les échanges de cette population délaissée… quasi oubliée. Leurs clients sont mes cibles. Je devrais dire leurs patients car j’estime qu’elles soignent les âmes de paumés de l’existence. Enfin, ils ne sont pas tous aussi perdus… certains sont des milords, des notables, des avocats, des politiciens…

Le Paulo qui tient à peine sur ses jambes à mes côtés pourrait vous en raconter des choses s’il n’était pas aussi aviné : la limousine noire qui s’arrête devant le bar pour venir récupérer une fille, la fille qui revient quelques jours plus tard totalement pétrifiée, un espèce de barbouze qui se pointe pour l’intimider, l’avocat véreux qui vient acheter son silence… et une histoire qui se termine dans la page « faits divers » de la feuille de chou que je suis en train de lire. Une prostituée qui meurt par overdose, un grand classique !
Je pose le journal sur le comptoir, il vient de rentrer. Avec son costard étriqué, sa petite mallette, ses cheveux gominés, il dénote au sein de cette atmosphère populaire. Mal à l’aise, transpirant, il se faufile comme un reptile parmi les clients. Presque liquide, il se pose juste à côté de moi. Je sens son haleine fétide. Il interpelle Dédé et lui demande à voir Sonia.

La petite est dans l’arrière salle, complétement apeurée. D’après ce que Dédé a pu me dire, elle aurait été « conviée » ce week-end à une partie fine chez un notable du coin. Canapés à manger et à s’allonger, champagne, coke, GHB… avec les drogues la fête est plus folle. Avec les filles aussi, des grandes et des beaucoup plus petites. Et comme il en faut pour tous les goûts, il semblerait que certaines salles réservées aux initiés étaient garnies de jeunes garçons.  Et puis, ça aurait mal tourné. Un truc glauque, mélangeant pseudo rites sataniques, sexe malsain et substances hallucinogènes. Un « invité » aurait pété les plombs, serait devenu violent et aurait envoyé deux filles à l’hosto, dont une mineure. 

Sonia serait une de ses victimes. Elle a sonné chez Dédé dimanche soir. Notre bon samaritain l’a  récupérée dans un état lamentable. Cela fait deux jours qu’elle reste prostrée dans un fauteuil dans l’arrière salle de son établissement. Dédé m'a appelé et je n’ai pu que constater les dégâts.  

Le baveux est venu acheter son silence. Elle a vu trop de choses. Mieux vaut accepter le pognon sinon elle finira dans La Marne avec des bottes en béton. Elle ne portera jamais plainte. Tout comme les parents de la mineure hospitalisée. Ils ont reçu plus d’argent qu’ils n’en dépensent en 3 mois pour payer leur pinard… et c’est peu dire ! Leur fille est déjà toxico, ils n’ont pas envie non plus qu’elle meurt d’une overdose provoquée. Bref, la Police est impuissante, la Justice ne sera même pas saisie.

Alors « nous » avons décidé d’agir pour nettoyer la vermine. Il  y a une quinzaine de personnes dans ce bar, mais personne ne m’a vu aujourd’hui. Je fais partie des murs, un vrai caméléon. Et tout le monde approuve ce que je vais faire. 

Le baveux pénètre dans l’arrière salle, j’enfile ma cagoule, me précipite, le pousse et lui assène un coup sévère de matraque derrière la tête. Je le corrige comme il se doit. Rico, un ami gitan, me rejoint et m’aide à ficeler le porcelet. Un mouchoir dans la bouche et un sac de jute sur la tête, le lascar ne bronche plus. Je vide la sacoche, file la tune à Sonia et conserve les documents. Je demande à Sonia de filer et regarde satisfait l’avocat gémissant.

Nous attendrons la nuit pour le sortir, le transporter,  l’encaver et le « travailler ». Il restera deux ou trois jours à l’ombre, le temps de nous communiquer le nom de son client et de nous permettre d’effectuer notre travail. Le pédophile violent sera sans doute retrouvé dans sa salle à manger, quelque peu esquinté, le crâne éclaté contre sa belle cheminée ou son bureau en acajou. Un cambriolage qui aura mal tourné sans doute… ce genre de chose arrive. Quant au baveux, il plaidera très prochainement devant quelques carpes à une dizaine de mètres de profondeur.

En attendant, j’enlève ma cagoule et vais finir mon verre au bar. Les filles me regardent en souriant, Dédé gouailleur me raconte ses histoires, Paulo commande un autre verre… j’aime ces ambiances à la Audiard.

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