Le Doc


J’essuie mon scalpel avec soin et le désinfecte. Je nettoie ainsi toujours mes outils après chaque intervention. Couteaux, ciseaux, pinces, trocart, aiguilles… je ne peux ranger ces instruments maculés de sang ainsi dans ma mallette. C’est une sorte de rituel post-opératoire, la satisfaction du travail accompli. J’enlève soigneusement sang et lambeaux de peau, en chantonnant « Sunday, bloody Sunday ». Je me détends peu à peu du stress et de la pression de l’opération. J’ai atteint l’objectif en un minimum de temps et en suis très satisfait. Du travail propre et sans faille. Je suis réputé pour ça. J’arrive en général en dernière ressource, quand la pression, l’intimidation, la menace, puis l’enfermement, les coups, le penthotal et la gégène n’ont rien donné.

Il aurait été plus facile pour lui de parler de suite, mais il ne voulait, il ne pouvait pas trahir son pays. Après quelques petites baignades, quelques ongles et dents en moins, une légère éviscération un peu salée et un œil sorti de son orbite, il devint bien plus bavard. Le tout est de ne pas trop l’esquinter pour qu’il puisse encore s’exprimer.  Quelques adresses, des codes, des noms… je ne lui demandais pas grand-chose, pourquoi résister ainsi inutilement. Certains sont psychologiquement si entrainés, qu’ils font abstraction totale de la douleur, comme si leur esprit les entrainait dans un état second. Mais ce bon vieux « Doc »,  rompu à l’exercice, fait  toujours parler les plus récalcitrants.
Une fois les aveux obtenus, je suis réglo et abrège la douleur. Une piqure et quelques minutes après, je tranche la jugulaire. Je procède toujours ainsi, c’est ma marque.

Un malade, un sadique, un monstre ? Appelez-moi comme vous voulez. J’effectue juste le sale boulot que mes employeurs me confient car ils ne pourraient le faire eux-mêmes. Peu importe les moyens, il faut du résultat et rapidement. Je suis très cher payé pour ça, à la hauteur de l’ignominie de mes gestes. Pas d’assurance. Si j’échoue, si je me fais repérer, si je me fais serrer … je suis seul.  Mon employeur s’évaporera et moi j’ai toutes les chances de disparaître définitivement. C’est le risque du métier.
Ma morale ? Je n’en ai pas, je suis au dessus de ça. Mes victimes connaissent elles aussi les risques quand elles travaillent pour le gouvernement ou des affaires quelques peu occultes. Leurs  vies, leurs familles, leurs femmes, leurs enfants… ce n’est pas mon problème.  Je n’ai pas été formé pour penser et je n’ai pas le temps pour ça. Pour moi, mon patient est un morceau de bidoche, rien de plus.  

Le « Doc » aurait pu se nommer « le boucher ».

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