Le passeur


Cette maudite pluie ne s’arrêtera donc jamais. Autant cette banlieue peut être sympathique avec quelques rayons de soleil, autant peut-elle être glauque sous ce crachin humide. Je gare ma Volvo le long d’une rangée de thuyas, à quelques mètres du pavillon. Je m’extrais hâtivement de la voiture et cours vers le portail pour éviter de me faire rincer. La maison ressemble à toutes les maisons ouvrières en briques du début du siècle. Mais depuis quelques années, les Q5 ont remplacé les R5. 

Je me réfugie sous le porche et tambourine à la porte. Une femme blonde, plutôt mignonne, vient quasi immédiatement m’ouvrir. Les traits tirés, elle semble épuisée. Le mari, installé devant la télé, un verre de scotch à la main, me salue vaguement d’un hochement de tête. Il semble encore plus exténué que son épouse. 

C’est elle qui m’a fait venir, attristée, apeurée, désemparée par la présence et le comportement de son locataire à l’étage. Elle était claire, précise au téléphone : il faut le virer car il leur pourrit la vie. Donc elle m’a appelé précisément pour que je nettoie ce parasite.

Là elle me regarde angoissée monter une à une les marches de l’escalier de chêne. J’arrive sur le palier, pas un bruit, pas âme qui vive. Je longe le couloir et m’arrête devant sa porte. J’ouvre…
Devant moi une armoire Normande, massive. A ma gauche, un lit deux places tout aussi massif. A droite, une salle de bain. L’atmosphère est glaciale, l’odeur nauséabonde est forte. 
Au bout de quelques secondes, je sens sa présence, derrière moi. 

Il pue la mort ; il est agité et grogne… je le sens très agressif. Il tourne autour de moi, me jauge, me juge. « Bonjour, je suis Alain… qui es-tu ? ». Il maugrée. J’entends à peine un « Bachir ».
« Bachir, tu ne peux pas rester là, il faut que tu partes ». Et là, il explose. Il me dit qu’il a été manipulé. Qu’il a joué la taupe, qu’il a servi la France et qu’on l’a laissé tombé comme une merde.

« Explique moi Bachir, je suis là pour t’écouter ». Il est méfiant, m’envoie balader à plusieurs reprises, m’explique que je suis comme eux et vocifère qu’il va tous nous buter… comme les autres. Puis il se ravise et continue son récit.

Il a été « recruté » en banlieue après avoir commis quelques menus larcins et avoir un peu trop trainé du côté de certains groupuscules islamistes. Piégé, il a d’abord servi d’indic. Puis, étant efficace et discret, il a été « affecté » à la lutte anti-terroriste et payé pour ça. Frais divers, déplacements, hébergements, salaire… tout était pris en charge par la DCRI, en échange des (r)enseignements tirés de ses missions. Il s’est mouillé, a sué, s’est impliqué. Chaque jour, il avait la trouille. Chaque heure, il a risqué sa peau. Chaque minute, à ses amis, à sa famille, à ses complices, il mentait. 

Son pain quotidien avait le gout du sang. Son bureau, ou plutôt sa mine, s’appelait tantôt Saint-Denis ou Stains, puis un autre jour Kandahar ou Peshawar. Il portait dans la main moins souvent un stylo qu’un Uzi ou une Kala. Entre chaque mission, il menait la grande vie, au frais du contribuable ou grâce à la dope… ou un peu des deux. 

Et puis, un jour tout s’arrête net. Je ne sais pas pourquoi. 

Il est comme un fou, enragé. Il fait valser les objets dans la chambre, secoue le mobilier, hurle… il a du mal à supporter ma présence. Il veut me planter ! Je continue à lui parler, calmement. Je tente de le rassurer, de lui montrer que je ne suis pas agressif. Je lui demande de poursuivre…
Il m’explique qu’un jour tout a foiré… qu’ils l’ont lâché. Qu’ils l’ont foutu dans la merde au fin fond du Pakistan, que sa couverture est tombée et qu’ils lui ont tendu un piège. Mais qu’il a entendu la voix d’Allah, que grâce à lui il a été prévenu. Ce pressentiment lui a permis de fuir avant d’avoir la gorge tranchée. Il fut traqué de longs jours par les Talibans. Rompu à la traque, il a réussi à s’en sortir. En activant ses filières, il a pu s’extirper du bourbier. « Ils » l’ont laissé pour mort dans les montagnes Pakistanaises. Et il l’a fait le mort, quelques semaines, planqué dans ces montagnes.
« J’étais comme une bête en cage ! » m’explique t’il. Une vie d’ascète ou de taulard, il ne sait plus trop. La peur, la rancune, la haine… tout s’est mélangé. «Et j’ai alors pété les plombs ». Avant d’organiser sa fuite, il a planifié le « nettoyage ». Il a liquidé ses points de contacts occidentaux et mis la main sur quelques dossiers gênants. Et il a filé…

Après de longs mois en transit de pays en pays pour rejoindre l’Europe, il est enfin rentré chez lui, dans son pavillon. Cela fait 7 ans maintenant qu’il est au calme, au repos, mais aucunement libéré.

Je suis venu l’aider, comme un psychologue. Je lui explique que le couple en dessous à besoin de vivre, et qu’il faut maintenant qu’il s’en aille, qu’il se libère. Il semble plus calme, plus serein.
Je prie, il prie de son côté, dans sa langue et selon sa religion. L’atmosphère se détend. Il fait moins froid. L’odeur semble s’en aller. Je médite, continue à prier, la tête dans mes mains. Je ne l’entends plus. Je lève la tête, il a disparu.

Je sors de la chambre, redescend les escaliers. Elle m’attend en bas. Je lui fais signe de la tête que c’est réglé. Elle me tend les billets, sourit pour la première fois et me remercie.

Je quitte la maison et me retourne. Des frissons me parcourent le corps à la pensée de Bachir, quelques années plus tôt, dans sa chambre, criblé de balles.

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