mercredi 14 mars 2012

L'échiquier

Il avance son premier pion. Je pousse alors ma pièce et ouvre la diagonale à ma dame ; le Roi est en échec. Il n'a pas d'autre solution que de couvrir cet échec. Il peut capturer le pion qui a mis le roi en échec mais la dame ne peut être capturée ; il aurait pu interposer une pièce, le leurre n'aurait pas été crédible. Il ne peut que déplacer son Roi mais se retrouvera toujours en échec. Et ces quelques mouvements lui ont été fatals.

Nous dégustons un petit verre de Guigal 97 dans un salon de l’hôtel Raphaël, confortablement installé dans un fauteuil club. La partie qui vient de se jouer n’est pas une partie d’échec, contre toute vraisemblance, mais un vrai coup politique. L’adversaire de mon candidat est totalement déstabilisé, il ne reste plus qu’à lui asséner le coup de grâce.

Ce coup de maitre de mise en échec n’est pas dû au hasard. Nous l’avons travaillé depuis de longs mois.  Nous avons disséqué la vie de notre opposant depuis sa plus tendre enfance, épluché ses comptes, espionné sa vie privée, traqué d’éventuelles maitresses… Et rien ! Ce militant devenu candidat, véritable bête politique, est totalement vierge. Nous avons eu beau fouiller, remuer, chambarder, nous n’avons rien trouvé. A ce niveau de responsabilité politique, nous avions imaginé dénicher une fraude, une histoire cul, un blanchiment d’argent… mais le seul levier que nous aurions pu actionner nous mettait nous même en défaut, tellement certains pouvoirs institutionnels sont imbriqués les uns aux autres.

Alors, nous avons inventé, fabriqué et dressé le piège. Nous avons exploité son unique point faible : ses amis Africains. Même s’il n’était aucunement mouillé dans un quelconque dossier de la FrançAfrique, nous l’avons éclaboussé d’une affaire taillée sur mesure. Valises diplomatiques, argent sale, faux documents, cargo blindé de caisses d’armement, « tuyaux » poussés à la presse… chaque pièce de l’échiquier a été judicieusement placée, déplacée et jouée.

Acculé, il a été forcé de reculer. Il s’est défendu le bougre, mais la suspicion a été trop forte. Sali, souillé, désavoué, ses amis un à un l’ont quitté. Et cet après-midi, comme prévu, il a jeté l’éponge. C’est le jeu, notre jeu politique. Nous y avons fixé les règles qu’un honnête homme ne peut connaître voire même imaginer.
Sans doute sera-t-il disculpé d’ici quelques mois ou plutôt de longues années. Nous aurons remporté les élections, effacé les preuves, bâillonné les témoins, passé les dossiers à la broyeuse. Le paysage politique aura changé. 

Mon candidat craint que le complot ne soit mis à jour et que l’affaire n’explose. Je le rassure, certains témoins gênants ont disparu et ne réapparaitront sans nul doute jamais entiers à la surface.
L’affaire est propre, nickèle, rondement menée. Nous dégustons notre verre satisfaits. L’atmosphère de cet hôtel avenue Kléber est cosy, chaleureuse, cela me plait.

Mon mobile vibre. Je reçois un SMS : «Echec et Mat, décédé en forêt de Marly, ce jour 15 :57 »

Game over, le Roi est mort, vive le Roi !

Nous trinquons une nouvelle fois, savourant le goût de la victoire.

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