L'échiquier

Il avance son premier pion. Je pousse alors ma pièce et ouvre la diagonale à ma dame ; le Roi est en échec. Il n'a pas d'autre solution que de couvrir cet échec. Il peut capturer le pion qui a mis le roi en échec mais la dame ne peut être capturée ; il aurait pu interposer une pièce, le leurre n'aurait pas été crédible. Il ne peut que déplacer son Roi mais se retrouvera toujours en échec. Et ces quelques mouvements lui ont été fatals.

Nous dégustons un petit verre de Guigal 97 dans un salon de l’hôtel Raphaël, confortablement installé dans un fauteuil club. La partie qui vient de se jouer n’est pas une partie d’échec, contre toute vraisemblance, mais un vrai coup politique. L’adversaire de mon candidat est totalement déstabilisé, il ne reste plus qu’à lui asséner le coup de grâce.

Ce coup de maitre de mise en échec n’est pas dû au hasard. Nous l’avons travaillé depuis de longs mois.  Nous avons disséqué la vie de notre opposant depuis sa plus tendre enfance, épluché ses comptes, espionné sa vie privée, traqué d’éventuelles maitresses… Et rien ! Ce militant devenu candidat, véritable bête politique, est totalement vierge. Nous avons eu beau fouiller, remuer, chambarder, nous n’avons rien trouvé. A ce niveau de responsabilité politique, nous avions imaginé dénicher une fraude, une histoire cul, un blanchiment d’argent… mais le seul levier que nous aurions pu actionner nous mettait nous même en défaut, tellement certains pouvoirs institutionnels sont imbriqués les uns aux autres.

Alors, nous avons inventé, fabriqué et dressé le piège. Nous avons exploité son unique point faible : ses amis Africains. Même s’il n’était aucunement mouillé dans un quelconque dossier de la FrançAfrique, nous l’avons éclaboussé d’une affaire taillée sur mesure. Valises diplomatiques, argent sale, faux documents, cargo blindé de caisses d’armement, « tuyaux » poussés à la presse… chaque pièce de l’échiquier a été judicieusement placée, déplacée et jouée.

Acculé, il a été forcé de reculer. Il s’est défendu le bougre, mais la suspicion a été trop forte. Sali, souillé, désavoué, ses amis un à un l’ont quitté. Et cet après-midi, comme prévu, il a jeté l’éponge. C’est le jeu, notre jeu politique. Nous y avons fixé les règles qu’un honnête homme ne peut connaître voire même imaginer.
Sans doute sera-t-il disculpé d’ici quelques mois ou plutôt de longues années. Nous aurons remporté les élections, effacé les preuves, bâillonné les témoins, passé les dossiers à la broyeuse. Le paysage politique aura changé. 

Mon candidat craint que le complot ne soit mis à jour et que l’affaire n’explose. Je le rassure, certains témoins gênants ont disparu et ne réapparaitront sans nul doute jamais entiers à la surface.
L’affaire est propre, nickèle, rondement menée. Nous dégustons notre verre satisfaits. L’atmosphère de cet hôtel avenue Kléber est cosy, chaleureuse, cela me plait.

Mon mobile vibre. Je reçois un SMS : «Echec et Mat, décédé en forêt de Marly, ce jour 15 :57 »

Game over, le Roi est mort, vive le Roi !

Nous trinquons une nouvelle fois, savourant le goût de la victoire.

L’exfiltration


Dans ma vie, j'ai côtoyé les plus "grands". Je les ai choyés, gardés, protégés jusqu'à réussir à faire abstraction de ma petite personne. Et les "grands", je vous garantis qu'ils aimaient ça ! Pire que des enfants, entourés, guidés par mes soins...sans moi ils n'étaient plus grand chose. J'étais indispensable !

Le plus grand était le Président. Je ne vous cache pas que le luxe et les grandes dépenses sont souvent leurs raisons d'exister. Ils "claquent" en une journée ce qu'un salarié lambda gagne parfois toute une vie. Comme ils claquent des doigts ! Ils ont souvent de grandes mains, peu usées par le labeur, des mains de fainéants ! A partager des moments de sa vie, j'en devenais sa doublure.

On s'habitue vite à l'extraordinaire, à l'opulence et au pouvoir. Il rend fou tous ceux qui en ont un tout petit peu. Y'a qu'à s'imaginer la vie de ceux qui ont tout !

En "virée" en Polynésie, un week-end où "maman" était occupée à ses bonnes œuvres, il m'avait demandé discrètement d'organiser un diner, pour le soir même, avec les représentants, les élus des iles que forment cet immense archipel Français du bout du monde. J'avais compris !

A l'époque nous prenions des vols du COTAM sans rien avoir à justifier et à quiconque d'ailleurs ! Il avait sa conscience pour lui. Moi je le suivais, je savais que j'avais fait le bon choix. J'avais misé tout de suite sur lui, dès que je l'avais rencontré de retour d'un "jogging", en survêtement bleu, encore dégoulinant de sueur dans ce petit bureau mal rangé. Tout de suite, il m'avait plu même séduit ! Il portait "beau" même en survet !

A l'époque, on n’entendait pas parler de parties fines. On qualifiait ces soirées libertines de partouzes tout simplement. Il ne supportait pas de se coucher seul dans les nombreuses destinations où il jouait son rôle de représentation. Il fallait lui trouver du "personnel" qualifié !

Souvent des putes mais aussi souvent des fans. J'avais pour chaque endroit une liste de rabatteurs qui savaient les recruter ou susciter l'envie de la rencontre avec le "grand" homme.
Pas des proxénètes, des amis d'amis, des relations sérieuses. Pas de morale, je vous assure qu'ils l'ont tous fait ainsi. Le mien était sûrement le plus gourmand !

Après le diner, pas de backroom, la salle à manger privatisée du restaurant de l'hôtel où nous étions hébergés. Les quelques jolies donzelles présentes s'étaient alors effeuillées, il avait commencé à les besogner, il m'avait proposé d'y participer ! Comme les autres j'en avais bien profité.

Vers 5h00 du matin, il avait reçu sur son portable perso, un appel de sa femme, il n'avait pas eu le loisir de répondre et s'était dit qu'il écouterait le message dans la matinée.
Elle avait décidé de venir le rejoindre à Papeete pour le reste du week-end.

Vers 9h00, nous avions ouvert les yeux. Nus sur les sofas, les filles dans nos bras.
Cette vision est toujours la même, débauche terminée. Il fallait comme d'habitude remballer.

Tandis qu'il écoutait les messages du portable, les filles se rhabillaient. J'avais compris qu'il fallait rapidement déguerpir sans laisser de trace.
 Il l'avait rappelé en vain, elle était déjà en route, il lui avait laissé un message lui disant qu'il avait du repartir en métropole dès son arrivée pour raison d'état. Les plus gros mensonges sont ceux qui passaient toujours le mieux, il ne s’était jamais fait "crever".

J'avais alors briefé les élus encore présents à l'hôtel, sa femme allait arriver, il fallait qu'ils lui disent qu'aussitôt atterri, il avait du repartir sans même avoir eu le temps de mettre le pied sur le tarmac.

Arrivés à Villa, la voiture nous attendait, un quart d'heure plus tard nous étions au "château". La noria des innombrables invités avait déjà commencé. A sa gauche sur le perron, je les lui présentais, de sa main droite il les saluait !

Les communistes

Mon grand-père était communiste. Ce n’est pas une maladie ! Et puis comme disait un humoriste talentueux disparu : "Tout le monde n’a pas eu la chance d’avoir des parents communistes ! "
Il était Marxiste parce que, comme il aimait le dire, seuls les Russes et les Soviétiques avaient eu en Europe le courage d'exterminer le nazisme jusqu'au sacrifice des combattants. Il en avait connus dans les nombreux camps de l'Allemagne de l'est et de Pologne où il avait été prisonnier. Il les vénérait même. Officier de cavalerie, pris avec sa section en 1940 pendant la bataille de la somme par les "Doryphores", il avait été expédié en Allemagne d'abord, sans avoir pu combattre. Il s'en voulait Joseph. Il  n'était pas Juif mais faisait partie d'un parti où de nombreux membres ont été décimés, dès 1940 malgré le traité de non-agression.

Pas communiste de circonstance, ni de complaisance - de combat. Généreux, c'était une sorte de héros anonyme du 20ième siècle comme beaucoup d'autres d'ailleurs.
Lorsque j'entends aujourd'hui parler de communisme, je distingue mon grand-père des actes impardonnables que Staline et ceux qui l'ont remplacé ont commis pendant le 20 siècle, je n'arrive pas à les associer ! Je me dis qu'il était Historique, Communiste authentique et authentiquement Français. Paradoxal, non ! Dans le contexte de la guerre et de l'après-guerre, l'adhésion au Parti paraissait sûrement salutaire pour le pays.
Le communisme de mon grand-père était un mélange de souci de partage, de don de soi et de France. Difficile à expliquer aujourd'hui.
A l'âge de 15 ans, j'avais voulu aussi m'engager en politique comme lui, j'aurai aimé participer aux grandes messes de la fête de l'huma, donner un peu de ma jeunesse et mon humanisme naissant aux autres. Un peu à l'image des compagnons de route que j'avais rencontrés en 1981. Mais je n'en avais pas le sens !

Ce dimanche 10 Mai 1981, François Mitterrand est élu Président de la République, aidé par les communistes. Nous étions en famille chez un dignitaire du parti, invités par Joseph.
Ma mère, mon frère, moi et même mon père qui j'en étais sûr, n'était pas du tout communiste ! Lui, connaissait déjà les résultats de l'élection à midi, les sondages à la sortie des urnes, c'était son job ! Une belle victoire avait-il laissé présager !
 A Grosrouvre, ce jour-là, j'avais rencontré Jean Ferrat, nous avions entonné l'Internationale tous
ensemble, le poing levé ! Puis la Marseillaise !
Je ne sentais pas de revanche, un aboutissement : une réussite pour ce peuple de gauche que mon grand-père représentait à mes yeux d'adolescent. Je ne savais pas vraiment ce qu'était la gauche et la droite, la politique était l'affaire des adultes pas encore la mienne.
Le parallèle à faire est tentant en cette année d'élections Présidentielles, 1981/2012.
Tous les ingrédients sont présents pour que la gauche revienne au pouvoir : un président sortant détesté, hautain, coupé du "peuple" et menteur comme l'affirme l'opposition !

Pourtant il manque des idées, une vision, un Parti, des hommes...les Communistes.
Pour la première fois de ma vie, je ne voterai pas en avril et en mai de cette année, je m'interroge depuis quelques mois sur ce que Joseph ferait à ma place...
Je sais qu'il l'aurait bien fait...

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