Le pigeonnier

Dimanche 22. Alain vient de me poser à moto sur cette petite route des Yvelines. J’endosse mon lourd sac et m’engage sur le chemin. Il fait doux en ce mois d’avril. Je hume l’air encore frais de la matinée. J’aime cette odeur de printemps, d’arbres en fleurs, de rosée encore fraiche. Je respire à plein poumons. Je longe le parc du château à travers les peupliers. J’arrive au point d’entrée. Je m’accroupis, sors ma pince et commence à couper le grillage, derrière un buisson. Le trou à ma taille, je me faufile et chemine à travers bois. Direction, le vieux pigeonnier. Je pousse la lourde porte. Elle résiste. Un coup d’épaule et sésame s’ouvre. Je monte l’escalier vermoulu. Il va falloir que je fasse attention à ne pas passer à travers le plancher durant cette semaine de villégiature. La pièce est spartiate, mais la vue superbe : les jardins arborés, les bassins, les fontaines, les rhododendrons et à un peu près 1200 mètres la terrasse du château. Je déballe une partie de mon barda : outils, rations de combats, eau, feu, lingettes à odeur neutre, un peu de change, sac de couchage et un peu de lecture pour passer la semaine.
Je passe la journée à aménager ce petit coin de paradis, et particulièrement ma cache au dessus, dans les combles. C’est là haut que je dormirai, bien camouflé, derrière des meubles, des tentures, et d’autres brocantes. Ce bric à brac de folie me rendra invisible aux yeux indiscrets. Je planque aussi mon outil de travail : mon 408 Cheyenne Tactical. J’installe mes petites affaires et pars faire un petit tour de repérage aux abords du château. Juste un léger tour, nous avons en effet maintes fois défait et refait les plans de tête depuis 48h. Tout correspond aux images satellites et aux cartographies. Je passe la journée à parcourir à grande vitesse, les chemins de fuite. Je ne suis pas emmerdé par les visiteurs, ce château privé est inhabité les trois quarts de l’année. Les premiers invités ne devraient arriver que demain.

Le soir venu, je flâne et me prépare ma gamelle. Ils ont fait des progrès dans les menus, ce n’est pas si mauvais que ça ! Je suis isolé, aucune liaison, pas un mobile, je suis nulle part pour les grandes oreilles. Quoiqu’il arrive, la mission ne peut plus être annulée. Je suis lancé
A la tombée de la nuit, je me prépare et enfile ma « ghilie » qui me collera à la peau toute la semaine. Fomecblot, ca ne vous rappelle rien ;-) !  Les vêtements, la cagoule, les gants, le sac de couchage tout est odoriférant pour  ne pas titiller la truffe des renifleurs. Je m’endors peu à peu l’âme en paix dans mon pigeonnier…

Lundi 22, c’est le bruit des 4x4 qui me réveille. Les premiers invités viennent d’arriver, à savoir le service de sécurité. Je ne vais guère bouger, ils vont en effet passer au peigne fin chaque recoin du château, chaque parcelle du parc et chaque pierre de ce pigeonnier. Aux jappements rapprochés des chiens, je me dis que je vais bientôt avoir de la visite. J’entends la porte du bas s’ébranler sous le coup de pompe d’un molosse. Il monte, accompagné de deux bergers allemands. Les chiens reniflent chaque centimètre de la pièce mais ne lèvent même pas la tête. Ils ne me sentent pas. Le brava gaillard allume sa clope, masquant ainsi définitivement une quelconque odeur, et s’en va. Nickel, je serai tranquille tout le reste de la semaine.

Du Mardi 23 au vendredi 26, ma vie sera ponctuée par le lever du soleil, ma toilette très limitée, mes pompes et exercices physiques, l’entretien de mon matériel, la dégustation des mes rations et la sieste. Est-ce mal, est-ce bon, je n’en ai rien à foutre, je ne suis pas formé et payé pour penser. J’ai une mission à assurer et j’irai jusqu’au bout. Chaque jour à la tombée de la nuit, je prie une bonne heure, me rapprochant du divin et me couche rassuré de mon accession assurée au paradis des snipers.

Vendredi 26, j’installe mon fusil. Sors et charge mes Lost River Ballistic. Je millimètre le positionnement, ajuste la lunette sur la table de la terrasse. Le matos est prêt et n’attend plus que sa cible. Début d’après midi, le bruit des limousines a remplacé celui des 4x4. Les invités d’honneur sont là, signe de la poursuite de la mission. Peut-être est-elle annulée ? Vous l’avez lu il y a quelques lignes : la mission ne peut s’abroger.

Les agents sont sur les dents, les patrouilles sont renforcées. Mais je suis assez loin du bâtiment principal pour ne pas être trop gêné. Je suis peinard dans mon pigeonnier, je roucoule.
Samedi 27, mon paquetage de départ est fait. Je suis en position depuis plus d’une heure. Jamais je n’ai été aussi concentré. Le temps est clair, relativement doux, propice au café ou à la petite causette dehors. Et en effet, IL sort, accompagné d’une pétasse ukrainienne ou russe, peu importe. Il est en peignoir le gros porc, une tasse dans une main, un cigare dans la bouche. Il avance lentement, se pose. Target on !
Une pression lente et continue sur la détente, le coup est tiré, la balle lui éclate la tête, maculant de sang sa belle tenue blanche et en même temps la nuisette de la russkof à ses côtés.
Gestes rapides mais précis, je désarme, plie et remballe. Je charge le tout sur mon dos et descend les marches à toute vitesse.

Putain, d’escalier de merde, ma ranger se prend dans un trou, je perds quelques précieuses secondes. La saloperie de porte en bois résiste à l’ouverture et m’en fait perdre une poignée d’autres. Tu te fais vieux !
Je cours à présent comme un dératé à travers les sapins, en zig zag. J’ai le soleil à présent le soleil en pleine poire, je viens de sortir du bois. J’entends les chiens derrière, et les premiers claquements d’armes automatiques. Arg, je ressens une douleur vive à la fesse, mais je poursuis ma fuite. La souffrance est vive, mais j’ai été formé à ça. L’adrénaline me fait résister. Je passe le grillage à l’endroit où je l’avais percé.

Une lourde cylindrée arrive à fond la caisse. Ce sacré Paul est toujours à l’heure, millimétré !
J’enfourche la bécane, et on file… les cheveux dans le vent, en Harley… non, en BMW. 

Ah, j’aime ces séjours à la campagne, du grand repos, un peu de détente et beaucoup d’action !

J’ai ramené un petit souvenir, un éclat de balle dans le haut de la cuisse.

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