Le menteur

« Alors mon chéri, comment ça va ton boulot ? Tu travailles toujours dans les avions ? C’est quoi le nom de ta boite déjà » me lance ma mère au café. « Oui maman, je bosse toujours dans l’aéronautique. C’est un sous traitant d’xxxxx, tu ne connais pas le nom et de tout façon, ça ne te dira rien » lui rétorque-je évasif comme à mon habitude. Puis s’adressant à mon épouse «Ma petite sophie, ce n’est pas trop dur d’avoir un mari toujours en vadrouille ? ». Et ma sophie de répondre « non belle maman, vous savez il est souvent en déplacement à travers le monde, mais reste aussi pas mal à la maison entre deux voyages ». « Et puis papa, il gagne beaucoup d’argent avec son travail » renchérit mon petit dernier.

Le temps des vacances en famille est une période difficile, l’occasion pour mes proches de me poser toutes sortes de questions sur mon activité professionnelle et la nécessité pour moi de slalomer entre les réponses. Ma maman me croit ingénieur dans l’aéronautique, mes enfants m’imaginent à construire des avions et ma femme me pense fidèle. Vous l’avez deviné, je ne suis fidèle à personne, uniquement à ma patrie.

Fausse profession, vraie double vie. Ils m’imaginent pantouflard, je fais 3 heures de sport par jour. Ils me croient binoclards, j’ai une vue perçante et suis un spécialiste du tir de précision. Ils m’imaginent pacifiste, j’ai du flinguer autant de types que les doigts de mes mains. Ils me pensent entouré d’amis, ce sont des fonctionnaires du service. Je mens, tout le temps et à tout le monde, c’est ma manière d’être par nécessité.

Et je peux vous l’assurer, le mensonge permanent n’est guère une position facile à tenir. Regarder son épouse dans les yeux en mentant, embrasser ses enfants en mentant, rassurer sa maman en mentant, faire rire ses amis en mentant, saluer ses voisins en mentant… à force vous vous mentez même à vous-même !

Je n’en peux plus de cette vie de mensonges. Je crois que je vais rendre mon tablier… enfin mon flingue. J’aspire à une vie paisible, avec ma femme et mes gosses. La Bretagne, le golfe du Morbihan, une petite maison sur l’ile aux moines… tranquille. Je pourrai écrire. Mes mémoires, un peu romancées, je ne peux tout raconter ; je garde en effet le devoir de réserve. Nos enfants prendront le bac pour aller à l’école, sur le continent. Moi je m’adonnerai à mes passions, la voile, la lecture et le tir un peu quand même ; la chasse, ça doit être possible la chasse sur l’ile aux moines, non ?

Ah, le téléphone sonne. Code mission, je dois m’envoler demain pour Karachi.

« C’est qui chéri ? ».

« Arf, problème sur l’xxxxx, je dois aller vérifier le fonctionnement d’un appareil électronique. Je dois partir chez un partenaire allemand demain chérie ! ».

« Non, encore ! Ils ne peuvent pas faire sans toi chez xxxxx ? Nous sommes en vacances chéri, en vacances !»

« Tu sais, cette pièce peut être maitresse. Indirectement, des milliers de voyageurs sont sous ma responsabilité ! Je pars demain, mais juste pour 3 jours, je viendrai vous retrouver en fin de semaine ! »

De toute façon, je vous l’ai dit, je n’aime pas les vacances, je n’aime pas mentir….

Le pigeonnier

Dimanche 22. Alain vient de me poser à moto sur cette petite route des Yvelines. J’endosse mon lourd sac et m’engage sur le chemin. Il fait doux en ce mois d’avril. Je hume l’air encore frais de la matinée. J’aime cette odeur de printemps, d’arbres en fleurs, de rosée encore fraiche. Je respire à plein poumons. Je longe le parc du château à travers les peupliers. J’arrive au point d’entrée. Je m’accroupis, sors ma pince et commence à couper le grillage, derrière un buisson. Le trou à ma taille, je me faufile et chemine à travers bois. Direction, le vieux pigeonnier. Je pousse la lourde porte. Elle résiste. Un coup d’épaule et sésame s’ouvre. Je monte l’escalier vermoulu. Il va falloir que je fasse attention à ne pas passer à travers le plancher durant cette semaine de villégiature. La pièce est spartiate, mais la vue superbe : les jardins arborés, les bassins, les fontaines, les rhododendrons et à un peu près 1200 mètres la terrasse du château. Je déballe une partie de mon barda : outils, rations de combats, eau, feu, lingettes à odeur neutre, un peu de change, sac de couchage et un peu de lecture pour passer la semaine.
Je passe la journée à aménager ce petit coin de paradis, et particulièrement ma cache au dessus, dans les combles. C’est là haut que je dormirai, bien camouflé, derrière des meubles, des tentures, et d’autres brocantes. Ce bric à brac de folie me rendra invisible aux yeux indiscrets. Je planque aussi mon outil de travail : mon 408 Cheyenne Tactical. J’installe mes petites affaires et pars faire un petit tour de repérage aux abords du château. Juste un léger tour, nous avons en effet maintes fois défait et refait les plans de tête depuis 48h. Tout correspond aux images satellites et aux cartographies. Je passe la journée à parcourir à grande vitesse, les chemins de fuite. Je ne suis pas emmerdé par les visiteurs, ce château privé est inhabité les trois quarts de l’année. Les premiers invités ne devraient arriver que demain.

Le soir venu, je flâne et me prépare ma gamelle. Ils ont fait des progrès dans les menus, ce n’est pas si mauvais que ça ! Je suis isolé, aucune liaison, pas un mobile, je suis nulle part pour les grandes oreilles. Quoiqu’il arrive, la mission ne peut plus être annulée. Je suis lancé
A la tombée de la nuit, je me prépare et enfile ma « ghilie » qui me collera à la peau toute la semaine. Fomecblot, ca ne vous rappelle rien ;-) !  Les vêtements, la cagoule, les gants, le sac de couchage tout est odoriférant pour  ne pas titiller la truffe des renifleurs. Je m’endors peu à peu l’âme en paix dans mon pigeonnier…

Lundi 22, c’est le bruit des 4x4 qui me réveille. Les premiers invités viennent d’arriver, à savoir le service de sécurité. Je ne vais guère bouger, ils vont en effet passer au peigne fin chaque recoin du château, chaque parcelle du parc et chaque pierre de ce pigeonnier. Aux jappements rapprochés des chiens, je me dis que je vais bientôt avoir de la visite. J’entends la porte du bas s’ébranler sous le coup de pompe d’un molosse. Il monte, accompagné de deux bergers allemands. Les chiens reniflent chaque centimètre de la pièce mais ne lèvent même pas la tête. Ils ne me sentent pas. Le brava gaillard allume sa clope, masquant ainsi définitivement une quelconque odeur, et s’en va. Nickel, je serai tranquille tout le reste de la semaine.

Du Mardi 23 au vendredi 26, ma vie sera ponctuée par le lever du soleil, ma toilette très limitée, mes pompes et exercices physiques, l’entretien de mon matériel, la dégustation des mes rations et la sieste. Est-ce mal, est-ce bon, je n’en ai rien à foutre, je ne suis pas formé et payé pour penser. J’ai une mission à assurer et j’irai jusqu’au bout. Chaque jour à la tombée de la nuit, je prie une bonne heure, me rapprochant du divin et me couche rassuré de mon accession assurée au paradis des snipers.

Vendredi 26, j’installe mon fusil. Sors et charge mes Lost River Ballistic. Je millimètre le positionnement, ajuste la lunette sur la table de la terrasse. Le matos est prêt et n’attend plus que sa cible. Début d’après midi, le bruit des limousines a remplacé celui des 4x4. Les invités d’honneur sont là, signe de la poursuite de la mission. Peut-être est-elle annulée ? Vous l’avez lu il y a quelques lignes : la mission ne peut s’abroger.

Les agents sont sur les dents, les patrouilles sont renforcées. Mais je suis assez loin du bâtiment principal pour ne pas être trop gêné. Je suis peinard dans mon pigeonnier, je roucoule.
Samedi 27, mon paquetage de départ est fait. Je suis en position depuis plus d’une heure. Jamais je n’ai été aussi concentré. Le temps est clair, relativement doux, propice au café ou à la petite causette dehors. Et en effet, IL sort, accompagné d’une pétasse ukrainienne ou russe, peu importe. Il est en peignoir le gros porc, une tasse dans une main, un cigare dans la bouche. Il avance lentement, se pose. Target on !
Une pression lente et continue sur la détente, le coup est tiré, la balle lui éclate la tête, maculant de sang sa belle tenue blanche et en même temps la nuisette de la russkof à ses côtés.
Gestes rapides mais précis, je désarme, plie et remballe. Je charge le tout sur mon dos et descend les marches à toute vitesse.

Putain, d’escalier de merde, ma ranger se prend dans un trou, je perds quelques précieuses secondes. La saloperie de porte en bois résiste à l’ouverture et m’en fait perdre une poignée d’autres. Tu te fais vieux !
Je cours à présent comme un dératé à travers les sapins, en zig zag. J’ai le soleil à présent le soleil en pleine poire, je viens de sortir du bois. J’entends les chiens derrière, et les premiers claquements d’armes automatiques. Arg, je ressens une douleur vive à la fesse, mais je poursuis ma fuite. La souffrance est vive, mais j’ai été formé à ça. L’adrénaline me fait résister. Je passe le grillage à l’endroit où je l’avais percé.

Une lourde cylindrée arrive à fond la caisse. Ce sacré Paul est toujours à l’heure, millimétré !
J’enfourche la bécane, et on file… les cheveux dans le vent, en Harley… non, en BMW. 

Ah, j’aime ces séjours à la campagne, du grand repos, un peu de détente et beaucoup d’action !

J’ai ramené un petit souvenir, un éclat de balle dans le haut de la cuisse.

La coopération


Une fois par mois, je pars. Je voyage loin de ma France que j'aime, loin de ma famille.
Souvent plus d'une semaine. Spécialisé dans les systèmes de défense aérienne aujourd'hui, je participe à un collège d'initiés aux techniques militaires les plus avancées. Et ces techniques s'exportent toujours aussi bien. Le paradoxe c'est que j'entends partout que la France est à la traîne dans bien des secteurs industriels mais en ce qui concerne le marché des armes ou plus pudiquement appelé de Défense, je sais que nous sommes encore et plus que jamais des champions dans le monde. Depuis plusieurs années, je travaille en Arabie Saoudite, je peux vous dire que dans ce pays où se côtoient toutes les nationalités, la France est très bien représentée. Nos concitoyens se comptent en plusieurs dizaines de milliers. En effet les rapports que nous entretenons avec les Saoudiens sont très étroits et cela depuis plusieurs décennies. A Paris, je sais que l'on croit que ce sont les 'Ricains" qui raflent tous les appels d'offre militaire, je peux vous garantir que c'est faux. Nous sommes presque toujours les mieux positionnés, nous faisons très souvent la "nique" aux USA ! Alors, c'est vrai Dassault a du mal à exporter ses Rafales, pour nous le Rafale c'est un cheval de Troie !

Avant de commercialiser des avions polyvalents encore faut-il doter ces pays de systèmes de défense passive ! Et ça c'est mon rayon ! J'ai toujours été impressionné par la beauté de ces avions de chasse qui passent au dessus nos têtes au salon du Bourget lors des exhibitions, ces oiseaux de technologies qui peuvent semer la terreur et la mort en un instant.
Je travaille pour un groupe de grandes entreprises dont je tairai ici le nom, nous, dans la Défense n'avons pas besoin de publicité. Vous vous imaginez un spot diffusé en prime time sur nos chaînes de télévision vantant les mérites du missile Crotale ? 

Alors le samedi est devenu mon premier jour de la semaine, mon agenda est calé sur celui de mes clients Musulmans. Le matin, vers 10h30 j'arrive à Riyad, un de nos intermédiaires Libanais m'amène directement de l'aéroport sur base. En général pendant le trajet, il me fait part des avancées du projet des trois dernières semaines, les relations avec nos clients, la vie du pays...Les Saoudiens sont des gens sensibles et délicats, ils sont souvent cultivés.

Ce qui peut étonner bon nombre de Français qui ne connaissent pas ce pays. L'image d'un pays de fanatiques vivant au rythme de la loi Islamique la plus dure, répressive envers les femmes notamment. Souvent il n'en est rien, les "Bahias" rencontrées dans les rues de la capitale rivalisent souvent de beauté et de distinction, les démarches de ces femmes provoquent aux passants une image de féminité à découvrir. Je ne dis pas que les femmes ne subissent pas mais qu'elles réussissent souvent à affirmer leur personnalité avec subtilité.
Peu de Saoudien travaille au sens occidental du Tripalium, ce sont les étrangers qui remplissent les taches les plus ingrates comme les plus simples de la vie quotidienne, Pakistanais, Philippins, Américains et Français aussi...Nous ne sommes pas exactement des esclaves mais nous sommes sûrement les seuls à travailler !

Nous sommes peu regardants sur les méthodes de nos donneurs d'ordre car nous sommes tous là pour gagner de l'argent et, en Arabie Saoudite, l'argent est roi !
Nos projets avancent bien, les échéances sont toujours régularisées et les paiements toujours honorés !

Quand je rentre en France le jeudi soir, je m'endors dans l'avion qui me ramène à Roissy du sommeil du juste même si je sais que le lendemain matin à 8h00, le juge Renaud Van Ruymbeke sera dans mon bureau pour une énième perquisition !

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