mercredi 7 décembre 2011

L'entrisme

Je sens, papa cette distance, je sens maintenant que mon fils est arrivé depuis 10 mois, maintenant que ma fille a plus de trois ans, je sens que je n’ai pas reçu de toi cet amour que je ressens pour mes enfants. Peut être qu’avec le temps, ce sentiment est-il normal ? Cet éloignement, ce sentiment de différence, de distance est il normal ?
C’est vrai, tu as souvent été là pour nous. Au moins pour un temps. Si peu pour moi en tout cas 
En fait tu n’étais pas là pour moi, pas plus que pour tout autre chose n’est ce pas ? Une espèce de devoir t’a poussé à être père, sans être là. Vraiment là. Finalement, comme tu me le faisais remarquer il n’y a pas si longtemps, l’amour filial n’est-il pas une invention du XIXe siècle, le siècle bourgeois ? Autrefois, il naissait et mourait tellement d’enfants ! S’y attacher devait être si difficile ? Je me souviens de mes lectures, "L'Enfant et la vie familiale sous l'ancien Régime" de Philippe Aries que nous partagions ensemble à mon adolescence. Tu m'expliquais encore l'importance du Pater Familias dans la société contemporaine.

Dès la fin de ma première année, tu me laissais tomber dans ces escaliers. Tu n’étais peut être pas là. Ton absence ce moment-là est encore bien pire qu’un défaut de surveillance. Bien pire que si tu avais été près de moi. Bien pire que de mauvais traitements répétés. Cette chute papa, je la paie toujours. Je souffre toujours. Pourquoi habiter cet endroit qui ne nous ressemblait pas ?

Cet immeuble à peine terminé, nous habitions au premier étage. Chacune de ses marches portent encore la trace de mon sang, j'avais ouvert la porte d'entrée à votre insu, je commençais à marcher, j'avais une bouteille de shampooing dans la main gauche, j'avais décidé de descendre lentement. Seulement pas assez sûr sur mes jambes de 18 mois, j'avais dévalé l'escalier jusqu'au rez de chaussée, la bouteille en verre enfoncée dans le nez...

Cet immeuble n'était pas fait pour nous, nous qui vivions auparavant à la campagne où les dimensions étaient horizontales. Pourtant vous aviez déjà acheté une belle maison dans ce village, mais nous n'y habitions pas encore. Pourquoi ?
Mon frère d'ailleurs ne voulait pas vivre dans cet appartement, il avait décidé de rester chez mes grands parents. Il avait 3 ans et savait déjà ce qu'il ne voulait pas.
C'était un peu après mai 68, tu étais déjà flic depuis quelques années, un flic un peu spécial tout comme le service auquel tu appartenais. Les événements de cette époque avaient fait trembler les plus hauts responsables politiques Français. Et ceux-ci devaient être bien certains que cela ne devait plus se reproduire à l'avenir.

Plus de 40 ans après, au hasard d'une rencontre j'avais retrouvé la jeune fille qui me gardait les après-midis où ma mère faisait des courses, elle habitait au 3ème étage de l'immeuble. Heureux de partager ce moment avec Michèle qui aujourd'hui est grand-mère et qui a dépassé légèrement les 60 ans, elle m'avait appris qu'au deuxième étage vivait le président d'un syndicat révolutionnaire bien connu et qu'au rez de chaussée l'appartement était celui d'un membre éminent du parti historique de la lutte des classes. 
Aujourd'hui âgé de plus de quarante ans, je sais pourquoi nous habitions cette cité à ce moment là de ma vie. Je sais aussi que si tu avais décidé de privilégier ton enfant et pas ton métier, je n'aurais jamais fait cette chute sur la tête qui me meurtrit encore toutes mes nuits d'insomnie.

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