Rupture d'anévrisme

Petit, je me promenais loin sur des vallons aussi verts que délavés par cette maudite pluie de novembre. Et longtemps j’attendais.
Le vent ne tombait pas avant le début du jour. Mes frères et sœurs, eux-aussi attendaient, à la maison… Enfin une maison, dans une espèce de maison. Une grange que mes vaches n’appréciaient guère ! Mais, moi j’aimais cette chaleur.
La pluie, le vent, le froid s’attardaient dans cette sorte de cage. Mes 12 frères et sœurs, j’étais l’ainé, attendaient que je revienne…
Je pensais à ce que pouvait être cette vie. Les vaches, la lande, 10 ans, trop loin.Trop loin de quoi ?
Les bruits de la guerre n’arrivaient pas jusque chez moi. Mais elle était bien là. Mes oncles, mes cousins plus âgés que moi le savaient. Ils n’étaient pas rentrés depuis longtemps. Seuls deux rentreront sur plus de vingt-trois.

Je pensais à cette vie, à ma vie trop près de la tienne, mais si vraie. J’étais un garçon plutôt grand pour mon âge, je pourrais y aller moi aussi. Si moi aussi, je pouvais être assez capable pour travailler ? Si moi aussi. Les bureaux de recrutement pour le Canada ? ...le quoi ?

Je serai ton grand-père et tu liras ces lignes quand toi aussi tu seras prêt. Je t’ai parlé enfant ! Tu n’as rien compris.
Que s’est il passé pour que même maintenant tu te sentes si loin de tes fils ? et de certains de tes petits enfants ? Ton cœur n’est chez toi qu’un organe, trop atrophié, trop occupé pour servir à autre chose qu’à faire circuler le sang dans un golem.
Ton sang coule dans mes veines, il m'arrive même de ressentir ton coeur battre dans ma poitrine. Si lentement que j'ai failli en mourir !
Mon coeur souvent est de pierre, ma force et mes faiblesses viennent de toi. Je n'y peux rien.

Tu as rencontré tous les barbouzes de la terre, ils sont tes amis.
Un jour, lors d'une mission à l'étranger tu as pris cet avion. Tu voyageais avec tes amis attachés de l'ambassade, attachés culturels. Je les avais rencontrés à l'arrivée au Bourget.
"Ton père à reçu un bagage sur la tête, il est blessé, nous l'emmenons au Val de Grâce, ne t'inquiète pas. Nous lui passons quelques radios, un scanner..." J'étais reparti rassuré.

Je l'avais appelé le lendemain, tout allait bien.

Deux nuits plus tard ma mère m'appelle vers trois heures du matin pour me dire que le SAMU avait transporté mon père aux urgences de l'hôpital local. Rupture d'anévrisme ! Héliporté vers un hôpital spécialisé.

J'étais rentré dans sa chambre, il ne m'avait pas reconnu.
Comment une simple valise tombée de son compartiment aurait pu causer une telle lésion ? Impossible. 
Je menais une enquête auprès des membres de son équipe. Personne n'avait réellement vu ce qui s’était passé dans l'avion.
Je compris que le choc qu'il avait reçu provenait d'ailleurs, de son séjour au moyen orient. Où était-il allé réellement ? Quelle avait été sa mission ? Personne ne me le dit jamais.

Et lui encore moins, il mit plusieurs années à recouvrer la parole à retrouver une mémoire, l'écriture, le calcul. Il travaillait quotidiennement.
On me dit que c'était les risques de son métier, c'était un secret ! Et mieux tout le monde me mentait ! 

Le temps est passé, j'ai réfléchi, analysé ce qui c'était passé. Je sais aujourd'hui, Papa, que ton esprit est resté dans ce pays lointain. Ce combat que tu as du mener était le dernier. Même tenter de comprendre qui je suis et tes petits enfants ne t'est plus accordé !

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