vendredi 18 novembre 2011

L’insouciance

Mon nom est Moufid. Dans mon pays, il signifie bénéfique et bienfaisant. Je veille sur mes 3 frères plus jeunes que moi comme l’ont fait avec moi, Nassiha et Zaïne, mes deux sœurs ainées. Je viens d’avoir 8 ans, et vis en plein quartier de Ben Salah. Nous ne sommes pas dans la misère, mais ma mère travaille ardemment pour subvenir à nos besoins basiques, depuis la mort de notre père. J’adore jouer dans ce quartier avec mes copains, avec un bout de bois, un ballon ou une voiture que nous avons récupérée dans la Médina. Certains diront que cette vive chiche est guidée par l’insouciance de l’enfance.
Mes cousins disent que j’ai une gueule d’ange avec mes grands yeux noirs, ma chevelure bouclée et mon sourire enjôleur. Ma mère pense que je suis le plus doux et le plus exquis des ses fils. C’est sans doute pour cela que ce soir, je vais entrer dans le grand monde.

Nahissa va m’introduire en effet dans le Palace où elle travaille comme femme de chambres. Les dirigeants ont besoin de petit personnel pour servir une clientèle haut de gamme, composée d’artistes, riches hommes d’affaires et hommes politiques étrangers. J’ai si hâte que je ne peux retenir ma joie. Je ne peux même plus jouer tellement je suis excité ! Vous imaginez, je vais toucher de près ces hommes que je vois parfois à la télé chez mon oncle et voisin. Ils ont de beaux costumes, de magnifiques cheveux, des yeux brillants comme les diamants de leurs montres et des voitures de luxe à la hauteur de leurs fonctions. Peut-être monterai-je dans une de ces berlines !

Ma sœur vient d’arriver, me demande de réunir mes affaires et de me dépêcher. Je n’ai pas grand-chose à apporter, je suis vite prêt. Nous nous engageons sur la route de l’hôtel. La nuit est déjà tombée, nous accélérons le pas, faisant fuir au passage quelques chiens errants.
J’avais déjà eu l’occasion d’accompagner ma sœur dans l’établissement mais n’avais jamais passé le hall d’accueil. Quel bonheur pour les yeux, quelle classe, quelle richesse ! Ma sœur me laisse dans les mains d’un autre employé qui me guide à présent dans les méandres de l’hôtel. Quelques marches et me trouve à présent dans une antichambre. J’entends derrière la porte du salon privé à côté des gloussements, des rires et des petits cris. D’autres enfants de mon âge attendent comme moi. Je ne les connais pas, ils ont le visage fermé. L’un deux a les yeux de la peur… étrange.
Pourtant, les gens sont très gentils. Ils nous donnent à boire une boisson sucrée, un peu comme de la grenadine. La porte s’ouvre, quelqu’un me pousse dans cet univers fantastique. La tête me tourne. Les gens s’enivrent et rient de bon cœur. Ils me posent des questions : comment je m’appelle, d’où je viens, quel âge j’ai… je rigole aussi, ils me racontent pleins d’histoires. Je vogue de tables en tables, de fauteuil en fauteuil, de mains en mains. Je m’amuse beaucoup, tout comme eux ! Ils me tirent les vêtements. Il fait chaud, l’atmosphère est suave, presque étouffante. Ces personnages ont toutes des têtes connues semble t’il, mais moi je ne sais pas, je ne sais plus.

Et puis, je tombe sur lui. Il sourit comme a la télé. Me tend un autre verre de grenadine. Il est gentil, bienveillant, doux. Il me rassure, me parle de ma maman. M’explique que mon boulot de ce soir va lui rapporter beaucoup d’argent. Mais moi, je n’ai même pas commencé mon service ! Que dois-je faire ? Il me passe la main dans les cheveux, me caresse le dos, les épaules et les bras. Il est très attentionné. Un peu le papa que je n’ai pas connu. Lui est riche, puissant, ministre dans son pays ! Quel honneur pour moi. Il me tend la main et m’entraine dans une alcôve.  Il prend ma main et me pousse à le caresser...

Après, je n’ai que des flashs. Je me suis retrouvé nu. Lui aussi. Je n’ai pas compris. Ce qui me reste est une grande douleur physique, mais surtout morale. Je suis meurtri, atteint dans ma chair, sali à jamais. Mais ma mère ne souhaite pas que j’en parle. Nous avons depuis déménagé et je n’ai jamais revu cet étranger que j’admirais. Pourquoi m’as-tu fait du mal monsieur le ministre, pourquoi ?

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Vos commentaires sont les bienvenus... Même les pires !

Rechercher dans ce blog

Devenez Membres : soutenez-nous !