Les extrêmes

J’adorais les flatteries. On me disait que j’avais l’air tellement romantique ! Moi qui pensais que romantique était François-René devant sa fenêtre. J’adorais cela ! J’étais romantique ? J’avais le visage romantique, les yeux sombres, j’étais le croquant romantique éternel ! Sans l’être, ni croquant, ni romantique, ni éternel. Je le sentais à l’époque ! Je l’ai vécu. A la fois tellement décalé et tellement dedans ! Tellement loin de cela, tellement proche ! Trop François-René ! De la fenêtre assis, je regardais par la fenêtre, pas derrière la fenêtre, mais la fenêtre et cette distance me faisait penser au langage. Je n’aime pas le prénom René, un de mes petits cousins s’appelait René. Il est mort alcoolique, son foi a explosé, il avait 40 ans pas plus, il bégayait le pauvre. Un de mes oncles aussi est mort en très bas âge.

Ma grand-mère m’appelait « Joli » on disait cela aux enfants que l’on considérait beau chez moi. J’étais l’un de ceux-là. Effectivement, elle disait aussi que mes yeux roulaient, que je comprenais trop vite, elle disait : « celui-là sera ingénieur », sans savoir ce que cela voulait dire ! Je pense cela de ma fille aussi maintenant. Elle est tellement jolie et vive !
Je comprenais à force d’entendre quand elle parlait breton. Elle m’aimait certes, mais elle préférait mon frère. Elle était proche de lui. Je l’étais aussi, mais mon grand-père, lui, était mon héros !

Mon père je ne le voyais jamais ou seulement tard le soir quand il rentrait à la maison.
HSPRKIJ9, B2375, 4864740, 1904A, 700*, une suite de chiffres sans intérêt, sans aucun sens me hante tous les soirs. Et me retrouve le matin. J’essaie toujours de compter pour retrouver ces chiffres. Je ne les retrouve pas ? Je pourrais en citer des milliers que je connais, que j’ai entendu.

J'étais en terminale, romantique toujours et hyperactif. J'avais déjà fait mes premiers sauts en parachute, j'étais breveté, inscrit à la préparation militaire supérieure. Inspiré par Barres et sa colline et mes lectures du moment, je sentais monter en moi l'âme de mes ancêtres.

Au printemps 1984, il y avait des élections Européennes et certains de mes amis étaient proches du parti nationaliste et faisaient campagne pour ses représentants. Jérôme et François, lycéens tout comme moi étaient devenus de vrais militants patriotes ! Leur job essentiel consistait à coller les affiches des prétendants départementaux à cette élection.

François conduisait le break de son père, chaque soir de cette fin d'hiver, les affiches, les seaux, la colle et les balais dans le coffre comme autant d'armes dans leur râtelier. A ses cotés, Jérôme, le plus costaud des deux indiquait les meilleurs endroits où s'arrêter pour coller. C'est ce soir là que François m'avait proposé de participer à la mission. Après avoir refusé plusieurs fois, j'avais fini par céder, je venais en tant qu'observateur, il était venu me prendre devant chez moi vers 18 heures. J'avais juste prévenu ma mère que je rentrerai vers 20 heures pour le dîner. Il m'avait montré l'itinéraire, nous devions passer dans le village voisin chercher Jérôme, puis 4 ou 5 lieux de collage prévus pour la soirée.

Jérôme habillé d'un "bomber" noir nous attendait devant chez lui. Du haut de nos 18 ans nous nous sentions investis presque invincibles, persuadés que notre idéal Français était partagé par tous, surtout qu'il était le seul viable.
Arrivés à notre premier lieu de collage, je m'aperçus que nous n'étions les seuls à vouloir nous appropriés les meilleurs endroits. Une équipe d'un parti opposé était déjà en train d'opérer.

Un de ses membres nous interpellait violemment, Jérôme déjà sorti du véhicule alla à sa rencontre. Des insultes fusèrent de chaque coté. François avait décidé que nous devions restés dans la voiture. Il me dit que cette situation était fréquente et que Jérôme en avait l'habitude et saurait l'apaiser. Mais, assis à l'arrière du break, je sentais que le ton montait.
Très vite j'aperçus l'adversaire de Jérôme mettre la main dans la poche de son blouson, un éclat reflété par le lampadaire au dessus des deux combattants, une lame. Comme un seul homme nous bondissons hors de la voiture, le temps de parcourir les vingt mètres qui nous séparaient d'eux. Jérôme chuta de tout son long sur le trottoir, il avait deux trous rouges au coté droit. Son adversaire avait eu le temps de fuir en compagnie de ses acolytes. Jérôme perdait beaucoup de sang, nous l'avons emmené aux urgences de l'hôpital local, ses lésions étaient superficielles.

Rassurés François me déposa chez moi à 20h, à l'heure pour le dîner familial.
Encore aujourd'hui nous nous retrouvons tous les trois, autour d'un verre, une fois par an. François est membre d'une ONG humanitaire bien connue et Jérôme élu d'un parti politique du centre, quant à moi je sais depuis cette nuit-là que je ne serai plus le même homme.

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