dimanche 6 novembre 2011

Le pardon

La vue est surprenante de là haut. Le champ de vision semble infini, bien au delà des montagnes enneigées de l'Atlas. La lumière presque aveuglante. J’aperçois le monastère, les oliviers, les palmiers, le cour d'eau qui irriguait le potager, le village tout proche. Je sens presque l'odeur unique des roses que je taillais. Mes souvenirs sont à la fois remplis de plénitude et de terreur.
Notre vie était simple et ascétique. Notre quotidien était marqué par nos travaux, nos réflexions et nos méditations. Nous étions à la fois recroquevillés sur nous mêmes par notre introspection et ouverts sur le monde par les services rendus à la population... indigène j'allais dire, au sens strict du terme. Mais non, nous avions le sentiment d'être mêlés à ces gens.
Par notre savoir et notre médecine, nous servions nos frères Algériens tout simplement. Qu'ils soient paysans ou membres actifs du GIA. Peu importe. Un jour le travailleur de la terre venait nous voir, le lendemain il revenait une kalachnikov à la bandoulière. La situation politique était bien trop complexe pour que nous nous y ingérions. C'était notre état d'esprit, nous servions Dieu avant tout, et par là même ses fils, qu'ils soient notables, mécréants ou terroristes. Ce n'était certes pas le goût des autorités, mais c'était notre quête. Maintes fois, ils nous avaient poussés au départ. Maintes fois nous avions décliné. 

D'où je suis, je revois la scène de cette nuit de panique et de frayeur. Ils ont enlevé 7 d'entre nous, avec force et vigueur. Certes, nous nous attendions à les voir enfoncer notre porte, pénétrer et violer notre univers, brailler, hurler et vociférer des insultes envers « ces chiens de chrétiens ».. C'était prévisible en effet ; ils avaient ce mois de décembre égorgé les ouvriers croates du chantier d'à côté. Juste les chrétiens, laissant la vie aux musulmans. Difficile de lutter contre l'obscurantisme et l'intégrisme des combattants moudjahidin les plus féroces. La majorité de nos frères étaient modérés. Il a suffit d'un ver pour pourrir le fruit.

Cependant, ce ne furent pas forcément ceux que nous attendions qui nous arrachèrent à notre terre. Le bâton qui nous fit marcher de force dans la montagne, la main qui nous a chichement nourri, le pied qui nous a vivement poussé, les yeux qui nous menaçaient ou la bouche qui nous vilipendait, appartenaient à un ennemi invisible. Nous servions de levier de pression sur le gouvernement Français c'est certain, mais était-ce réellement pour une causse révolutionnaire légitime ? Le but était-il réellement l'échange de prisonniers ? « Si vous libérez, nous libérerons... » avaient déclaré nos ravisseurs. Nous n'avons jamais été libérés...

Nous t'avons tant prié mon Dieu, que cela me procure un sentiment étrange de me retrouver à tes côtés. J'ai tant œuvré pour ta cause que mon destin était certainement marqué du sceau du martyr.
A force d'abnégation, de souffrance et de privations, j'avais progressé sur ta voie. Il m'en a fallu du temps pour me connaître moi même avant de m'élever. Il fut difficile de me détacher des biens du monde d'en bas. L'égrégore que nous avions formé avec mes frères trappistes était si forte que je pense que nous nous étions rapprochés de toi.

Je n'en veux pas au bras qui m'a tranché la gorge, qui a cisaillé ma tête jusqu'à la détacher de mon corps... Il a juste réussi à arracher mon cœur ! Non, je déplore juste de n'avoir pas été enterré entièrement et religieusement. Mon tronc pourri quelque part dans les montagnes, ma tête repose au monastère de Tibhirine, mon esprit vogue dans l'Atlas et mon âme est ici.
J'ai aussi depuis bien longtemps pardonné a celui qui a ordonné ma décapitation. Je le regarde dans les yeux, le fixe, mais il ne me voit pas, j'en souris presque. Exécution d'un groupe extrémiste islamiste, manipulation de la sécurité militaire, bavure ? La seule chose que je peux vous dire est que l'on vous cache bien des éléments. Le dossier est opaque, la procédure terriblement lente, les témoignages glissants et les intérêts bien trop sensibles pour que la vérité éclate aujourd'hui. Plus de 15 ans après, le sujet est encore brûlant. J'ose espérer que vous la connaîtrez un jour pour que nous reposions enfin en paix.

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