La vocation

Je suis d’un pays qui n’existe pas. Je suis de la Bretagne issue des souvenirs de mes aïeux, même pas de ceux de mon père ou de ma mère. Je suis d’un pays qui a cessé d’exister avec la mort de mes grands parents. Je suis du pays où les gens marchaient, où la voiture était à chevaux, je suis d’un pays où les gens ne parlaient pas français. Et ne voulaient pas l’apprendre. Je suis d’un pays où il pleuvait, où les gens souffraient suffisamment pour le quitter mais aussi pour continuer à l’aimer, ou comme mon grand père paternel à y penser et surtout pour ne pas y retourner. Je suis issu d’un pays qui a souffert dans le souvenir de ceux qui en sont partis. Mais a-t-il vraiment existé ? Je suis de ce pays ?

Plus j’abandonne l’habit de jeunesse, plus j’habite ma peau d’homme mur, plus j’aspire à retrouver ce pays imaginaire, ce Pitchipoi dont je ne connais pas le sens. Plus je quitte l’enfance, ma propre enfance, plus je pense à celle de ma fille moins je pense à ce que je suis. Plus j’attends le deuxième enfant et plus j’entends ma fille. Plus dure est son absence. Plus long est l’accouchement. Plus longue sera ma vie proche de mes enfants !

Je suis toujours le même dans les yeux de ma mère. Les yeux de ma mère sont ceux de ma fille, de mon frère, de mon filleul, de ma nièce, de ma grand-mère. Et ce sont surtout les miens ! Mes yeux pochés sales et dégradés ! Mes yeux perçants ne trouvent plus le volume, les distances depuis longtemps ! Mes yeux sont pourtant toujours aussi bons ! Ils lisent les petites lettres de la ligne 12 des visites médicales.

Je me souviens d'un voyage que nous avions fait ensemble, mon père, mon frère et moi. Pourquoi ma mère n'était pas dans la voiture ? Je ne sais plus pourquoi.
Nous avions pris la route un matin de juin pour cette Bretagne, la destination de nos étés. Pas d'autoroute, à l'époque, les Nationales traversaient des villages en fête. Plus de 10 heures de route alors qu'aujourd'hui, il suffit de 4 heures pour arriver à destination. Mon père, stoïque comme à son habitude appelait au téléphone, la R16 qu'il conduisait était équipée d'un téléphone, c'était sa voiture de fonction.
Tous les deux à l'arrière, nous somnolions. Près de Nantes, il avait reçu un appel, un de ses amis du commissariat lui avait demandé de passer, nous avait-il dit. Il avait décidé de faire un crochet.
Nous étions restés, mon frère et moi, dans la voiture garée devant le bâtiment. Vingt minutes plus tard, il en était sorti. Le visage blanc, nous avions repris la route. Mon père n'y pouvait rien, son job c'était sa vie, nous avions le sentiment qu'il ne prenait jamais de repos, il était flic et c'était sa vocation !
Plus tard j'appris que mes parents, cet été là avaient décidé de se séparer, ma mère était restée à Paris et mon père voulait nous épargner. C'est pourquoi il nous avait emmenés en vacances. Seulement mon père était un homme d'extérieur surtout pas d'intérieur, il avait passé un accord avec un restaurateur proche de la maison qui nous livrait des plats cuisinés.
Un soir devant un poulet rôti, il nous raconta pourquoi il avait décidé de passer à Nantes.

Son collègue avait besoin de son soutien, son expérience, il était face à une situation incompréhensible humainement. Dans un appartement de la banlieue de Nantes, une équipe de policiers avait découvert un nourrisson mort dans un réfrigérateur. 


Le jeune couple avait tué leur bébé et le père avait commencé à découper son corps pour le manger.

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