lundi 21 novembre 2011

Cyber Afrique

Comme chaque jour en cette saison, le temps est splendide. Le soleil est éclatant, et malgré l’heure matinale, il fait déjà chaud et humide. Comme chaque lundi matin, le réveil est difficile, car j’ai encore fait un peu la fête avec les copains hier soir. Nous aimons chasser la Sénégazelle, ici c’est le sport national… mais c’est fatiguant ! Comme chaque lundi, je débute la semaine sur les rotules après un week-end actif. Comme chaque fois, j’enfourche ma cyclobécane pour me rendre à mon travail. 

Les cheveux au vent, le sourire éclatant, je m’imagine sur une Harley. Les Rayban (non non des vraies, je les ai eu par mon cousin Coco qui habite à Paris) sur le nez, le tee-shirt façon Abercrombie au vent, le Jean Diesel collé à la selle et les Adidas posée sur les pédales, je file vers le centre ville.

Je longe la plage de La Somone, slalomant entre les voitures, mes cousines à boubous, les vélos, les chèvres, les carrioles… je passe à côté des cafés, des marchands, des étales où se sèchent aussi bien la viande que le poisson. A cette heure, les touristes de Saly n’ont pas encore « sali » l’environnement, pour faire un bon jeu de mot. J’aime mon pays parce que nous avons dans le cœur le soleil qui rayonne au dessus de nos têtes. Vous ne connaissez pas ça vous les Français hein ! 

Il y a encore peu, j’étudiais le droit à Dakar avec ambition d’aller rejoindre mon cousin Coco qui vit à Paris. Mais, la mort subite de mon père dans un accident de voiture m’a poussé à renoncer à mon projet. J’ai décidé d’aller soutenir ma mère à la maison. Elle doit en effet gérer 4 de mes frères en bas âges, encore scolarisés. Ils sont actifs, et j’ai maintes fois dû discuter avec Mahmoud, le directeur ou Ibrahima son assistante, pour éviter bien des déboires à ma pauvre maman !

Bref, je suis scotché à La Petite Côte. Alors je jongle avec les petits boulots. Serveur par ci, équipier pour la pêche au gros par là, je gagne quelques sous. Mais la part la plus importante ne vient pas de là. Naaan, je ne suis pas gigolo pour les petites Françaises qui viennent à Saly. Mon ami Pape en a fait un métier, il « pompe » le fric des cougars en mal d’amour. J’aurais pu, mais je ne l’ai pas voulu. La prostitution n’est pas mon truc. Non, mes études de droit m’ont servi. D’une part à maîtriser le Français à l’écrit, et d’autre part à utiliser Internet. Et là, je me rends à mon bureau, un cybercafé tenu par Alain, un ami Gabonais.

Je m’installe comme à l’accoutumée, à la même place, au fond. Il y a peu de monde si tôt, les touristes viennent après. C’est surtout chargé le soir. Le débit est plus lent, les postes plus rares. Et le soir, je bosse à l’hôtel. J’allume la bécane, Windows 7 se charge (Alain sait y faire, il a toujours les dernières versions de logiciels) et je lance Firefox. A ce moment, La Somone s’ouvre au monde. Je suis à l’entrée d’un univers magique peuplé de millions de crédules. Nos cousins Nigériens avaient ouvert la route avec de bons vieux courriers et faxs, nous suivons le même chemin avec des messages électroniques. C’est ce bon vieux Pape qui m’a initié aux joies du phishing ou du scam, comme disent les spécialistes de la sécurité chez vous. Chez nous, des experts en sécurité, il y en a pas encore (ils filent tous chez vous !). Et la Police comprend plus le langage CFA que l’HTML. Pape est parti bosser dans les affaires à Dakar et m’a laissé sa base de données de mails, que j’ai ensuite enrichie au fur et à mesure de la croissance de ma petite entreprise. Tout s’achète et se vend sur le net. Je récupère des données bancaires ou des numéros de cartes bleues, je les utilise ou les vends, récupère de nouvelles adresses mails et étend ainsi mon business. Un canapé, une machine à laver, une cafetière… j’équipe peu à peu la maison et me troquerai sans doute bientôt ma mobylette contre une moto flambant neuve. Ma petite entreprise ne connaît pas la crise.

«  Avec respect et humilité, j’ai décidé de vous informer d’une proposition d’affaires qui sera très bénéfique pour nous deux… », ce début de message ne vous rappelle rien ? C’est peut-être moi qui vous ai écrit au nom de Madame Bare Clemence Mainassara ou de Vivan Lango. Vous en rigolez, mais ces lettres ont fonctionné et continuent encore d’appâter certains « clients ».  Frais de dossiers, arrhes, premiers versements… je gagnais quelques centaines d’euros ou de dollars par mois. Mon cousin Pape avait même réussi à arnaquer un banquier Français qui avait fait le voyage au Sénégal pour rencontrer notre ministre des Finances. Nous avions loué une limousine et squatté une villa pour recevoir notre hôte. Mon cousin Moussa avait parfaitement joué son rôle de ministre, ses frères Babacar et Demba étaient des gardes du corps redoutables. Pape fut un homme de main redoutable qui permit de soutirer 250 000 euros au brave homme. Et moi j’ai énormément appris en suivant ce « cas d’école ». Nous nous sommes ensuite envolés, tout comme le dépôt de plainte.

Aujourd’hui, les alertes et autres communications des autorités Françaises portent leurs fruits. Les benêts sur ces scams deviennent plus rares, me poussant à renouveler le genre. Je me différencie de mes petits camarades arnaqueursLogin, mots de passe, numéros de cartes bleues, adresses… je suis un aspirateur à données. Je suis un trader qui vend, négocie et achète.

Ah, j’ai reçu un mail ! Madame Béatrice Dulon contacte le support client SFR. Cette brave femme de Clermont Ferrand ne comprend pas pourquoi son compte va être bloqué pour non paiement. Elle me redonne ses coordonnées bancaires pour vérification. Je lui réponds que nous allons régulariser son dossier mais qu’il faut qu’elle paie de suite son arriéré. Elle me communique son numéro de carte bleue… 171 tiens la fin du code postal de la Somone. 
Je sens que tu vas me porter chance petite gazelle.

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