mardi 25 octobre 2011

Le journaleux

Trois heures, cela fait trois heures ! Depuis la fin d’après midi, je planque dans ma Volvo devant cet hôtel de la rue du Cherche Midi. Mon téléobjectif posé sur le siège passager, je crame clope sur clope. J’ai épuisé Libé et Le Canard, et m’attaque dorénavant au Sudoku. Je suis tombé bien bas. Les commerçants du quartier commencent à boucler leurs commerces et descendre leurs rideaux. Ils me regardent de façon bizarre. Les familles s’engouffrent dans leurs appartements, quelques couples s’aventurent dans les restaurants aux alentours. C’est l’heure du dîner, mais l’atmosphère froide et très humide ne donne absolument pas envie de sortir. Je suis emmitouflé dans ma parka et me caille sévère dans ma bagnole.

Ah, ils sortent ! Je saisis mon appareil et commence à shooter. Il a une bonne tête de vainqueur notre scribouillard avec sa poule. Elle, est sublime. La vingtaine, auburn, yeux bleus lagon, une taille parfaite, des seins accueillants, un fessier à se damner et une bouche qui s’apprête à dire « encore ».

Lui, quelconque. Un grand brun, sec, dégarni, mal rasé…toujours la gitane au bout des lèvres, aucune classe. Alors comment ces deux là ont pu se rencontrer me direz-vous ?

Le moins que l’on puisse dire est lorsqu’une bombasse pareille débarque comme stagiaire, dans une rédaction composée de vieux mâles, est qu’elle ne passe pas inaperçue. Le sourire ravageur, les lèvres semi-ouvertes en permanence, une mini-jupe tape l’œil, un décolleté abyssal, furent autant d’aimants pour  ces scribouillards ternes. Et pourtant, c’est notre bon vieil Alain qui a décroché la palme et qui vient de se taper une bonne partie de jambes en l’air. Elle a su trouver les mots, ceux qui flattent son ego, enorgueillissent sa culture, caressent son regard de feu et mettent en valeur son humour si fin.

Elle sait toujours trouver les mots notre petite Alexandra, ou les gestes… et questions doigté elle est habile la petite, je peux vous le dire. Nous testons en effet toutes les prostituées que nous employons au service, c’est une règle tacite. 

Je la mitraille, il ne faut rien rater, avoir de la matière à montrer à monsieur le journaliste ; du « contenu » comme ils disent. Alex nous coûte suffisamment cher, il faudrait qu’elle passe rapidement à autre chose la petite.
Il faut dire qu’il nous a fait ramer le baveux. C’est devenu rare pourtant ce journalisme d’investigation ; le journaliste devient en soit une denrée rare…  d’habitude nous avons plus à faire à des pisseurs de dépêches manipulables à souhait. Un vrai bonheur !
Mais lui les rétro-commissions, les caisses noires et autres abus de biens sociaux, ça le passionne. Il cherche, il fouille, il creuse, il vérifie, il croise ses sources et il écrit, c’est là le problème. Il commence à être bavard et cause quelques désagréments au dessus.

Nous avons pour mission de le faire taire. Habituellement, ce genre de gêne disparaît sans laisser de trace, mais là, l’homme est trop visible et la profession trop sensible. Abandonnant donc d’office la menace, il nous reste deux leviers majeurs à actionner : l’argent ou le sexe.
C’est cette dernière option que nous avons retenu après une étude rapide du dossier. Marié, trois enfants, fidèle depuis 20 ans… cela valait le coup d’être tenté. Et notre Alexandra est allée bien au-delà de nos espoirs. Je pense même qu’il est amoureux le con !

Son téléphone mobile est sur écoute, en totale transparence. Une copie des mails arrivent directement sur mon PC. Nous avons les traces. Dorénavant, nous avons aussi les photos. Et dans quelques minutes, nous disposerons de la vidéo de la caméra planquée dans l’armoire.
Nul besoin de sortir d’emblée l’armada. Nous lui montrerons tout d’abord les clichés que je viens de prendre, il saisira rapidement. Et s’il ne comprend pas, nous sortirons le reste du dossier. Boum ! La vie commune, les enfants… un bon choc au moral le journaleux !

Et s’il persiste ? Nous ne sortirons pas l’arme lourde, cela ne sert pas à grand-chose avec ce style de personnage intègre. La technique du ricochet, vous connaissez ? Atteindre sa cible à travers une autre. La maman, la sœur, les enfants… un homme a tellement de points faibles. 

Et puis non, une idée me vient. Attaquer un modèle d’intégrité par des versements frauduleux sur son compte, l’éclabousser, le mouiller dans une autre affaire. Arf, je me délecte. Les scénarii des possibles s’échafaudent, et j’aime ça. J’écris en ce moment même le chemin de vie de ma cible. Un semblant de pouvoir de vie et de mort sur un homme. C’est presque jouissif.
Les tourtereaux sont loin. Mon collègue, en planque au bar de l’hôtel, est allé récupérer le matériel dans la chambre. Il arrive, se glisse dans la voiture. Se frotte les mains, et me lance « tu sais quoi ? Il paraîtrait qu’Alexandra a chopé le VIH, faudra éviter de la reprendre la prochaine fois». 

Je retourne la tête sans un mot, démarre la voiture et me dégage de la place de parking.

Voilà un scénario pour le fouille merde que je n’avais pas imaginé.

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