vendredi 21 octobre 2011

La vieille

Elle me fout les boules la vieille. Elle me fixe, son regard est perçant. J’ai la nette impression qu’elle pénètre dans mon cerveau, le triture pour en tirer la substantifique moelle.

Je ne sais plus trop si c’est elle qui me provoque ce maudit mal de crâne ou la série de whiskys que je me suis enfilée hier soir à Chaville. Ma tête est bloquée dans un étau et, malgré cette douleur visible, la vieille poursuit sa lente et minutieuse opération de forage de mon crâne.
Je ne voulais pas revenir ici. J’en ai connu des situations délicates, des scènes de crimes, des environnements morbides… mais la baraque de la vieille pue la mort. Il y a certainement un rat crevé qui séjourne depuis des lustres dans une armoire. Il a dû se faire choper par l’un des chats qui trônent sur le canapé. La salle à manger, plongée dans une semi obscurité, n’est que faiblement éclairée par 3 bougies… pourquoi 3 bougies, je n’en sais fichtrement rien. C’est son cérémonial à la vieille. Et puis, ça caille ! L’atmosphère me glace le sang. Et pourtant je transpire. Chaud, froid… les perles qui goûtent de mon visage perdent quelques degrés lorsqu’elles tombent sur ma main. Je toussote, j’ai envie de me barrer. Mais j’ai besoin de savoir, parce que la veille, elle, elle sait.
Des collègues m’avaient conseillé d’aller la voir lorsque je piétinais dans une enquête. Jamais je n’ai baigné dans ces conneries de sorcellerie, voyance ou autre expériences paranormales. Je ne suis pas formé à ça. J’ai appris l’obéissance, la réflexion, la tactique et l’action. Le fantasmagorique, la science fiction et les relations avec l’au-delà, je laisse tout ça aux fadas, aux torturés de l’esprit, aux pyschos. Je laissais devrais-je dire… parce qu’il y a 3 ans, lorsque j’ai franchi la porte de ce pavillon de banlieue, j’ai laissé au vestiaire toutes mes certitudes.
En manipulant une espèce de pendule au dessus de restes de vêtements et un portefeuille, en brûlant des encens, en récitant à grande vitesse des prière inaudibles et en manipulant les cartes du tarot de Marseille, la vieille a fait voler en éclat mon esprit cartésien. Sans rien connaître de l’affaire, elle m’avait déroulé le scénario, scène par scène, les yeux révulsés et le poil hérissé. Je pensais n’avoir subi qu’un choc psychologique, mais l’impact fut bien plus profond lorsque quelques jours plus tard, nous découvrîmes les restes d’un charnier, qu’elle avait décrit, sous la terrasse d’un pavillon d’un simple retraité de Malakoff. Le brave homme avait abattu 5 personnes au Walther PP, dans son salon ; avait traîné les corps dans son jardin, creusé un trou, versé de l’acide et recouvert le tout, pour ensuite tranquillement aller se taper un bon porto devant sa cheminée. On le retrouva par la suite pendu dans sa cellule, sans autre procès…  Fort de cette expérience unique, je décidais d’y retourner chez la veille… pour voir.
 Elle me fixe toujours. Me taperais bien un whisky, la gorge me racle. Maintenant une douleur lancinante à la poitrine accompagne en rythme les afflux sanguins qui va et viennent au niveau de mes tempes.
 Je joue machinalement avec les boulettes de crasse sur la table. Les mélange à ma propre sueur qui se dégage de mes doigts,  et lance un « Alors ?» agacé.
«N’y va pas » me répond-elle violemment. Elle enchaîne, laissant apparaître sa sombre dentition : «Ne va pas à ce rendez vous, l’ombre est déjà sur toi. Je la sens ». Elle tremble, sa tête bascule en arrière. Sa gorge est blafarde, livide, tout comme ses épaules qui se dégagent dessous son châle. «  On me dit qu’il ne faut pas que tu y ailles, tu entends ? » crache t’elle. Je lui rétorque «Mais, pourquoi ? ». Elle me répond « tu touches à une affaire d’Etat que bon nombre de personnes ne veulent pas voir éclater. Ils te feront taire. Tu es déjà mort Gabriel, mort, tu entends ? ».
Arg, elle me fait chier la vieille avec ses prédictions. Je me lève, me dégage d’elle. Envoi balader ses bougeoirs, prend mon imper, balance un sévère coup de pied dans la chaise, lui file ses 50 euros et me casse. Une quinte de toux me stoppe sur le pas de la porte, plus violente que les autres. Je crache mes poumons. Je regarde à peine le mouchoir tâché de sang que je remets dans ma poche.
Je lui jette « Tu sais quoi la vieille ? Je vais y aller à ce rendez-vous ! Tout simplement parce que je suis déjà mort ! ».
Pour moi, l’enfer est ici.

1 commentaire:

  1. Cooooooool ! Elle va quand même pas te faire chialer la vieille nan ? C'est quoi c'bordel ! J'aime bien le ton et le rythme. Faut que je lise le reste...

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