La Seine

J'avais réussi tous les concours de la fonction publique passés en 1961, l'embarras du choix. Mon frère aîné de trois ans revenait d'une guerre qu'à l'époque nous appelions pudiquement "Événements", blessé, éventré par quelques nationalistes Algériens (leur spécialité). Pierre, six mois plus tôt, avec sa section avait rencontré dans le djebel Oranais un groupe du FLN rompu aux attaques terroristes sur les soldats appelés du contingent. Mon grand frère avec une poignée de ses hommes y avaient survécus. Un bataillon du deuxième REP suivait le même itinéraire que sa section, en passant par là, remontant vers Alger afin d'assurer une mission de maintien de l'ordre, avait réussi à sauver les quelques soldats encore vivants mais sérieusement blessés.
Et tous les "fellaghas" furent éliminés. Ces légionnaires, soldats d'élite, de toutes nationalités, pratiquaient l'art de la guerre avec la même férocité que les nationalistes Algériens.
J'avais oublié que Pierre arrivait gare de Lyon ce 16 octobre. Mes parents m’avaient demandé d'aller le réceptionner. Il m'avait attendu quelques minutes. Seul, convalescent, avec ses deux lourdes valises il avait fait le trajet en métro jusqu'à la maison familiale avec le risque de réouverture de sa longue blessure à l'arme blanche. Il était démobilisé, avait fait son temps sur le terrain des opérations et j'avais oublié mon héros de frère à la gare.

Quelques mois auparavant j'avais décidé d'opter pour la police. J'étais un jeune inspecteur.
Après quelques mois passés à l'école, j'intégrais la préfecture de police de Paris, à la division de la brigade fluviale du département de la Seine.

Le préfet, tristement célèbre pour des actes de collaboration commis pendant la Seconde Guerre mondiale, aux ordres du premier ministre de l'époque avait eu connaissance de l'organisation d'une manifestation du FLN pour le lendemain dans la soirée. Depuis quelques mois existait un couvre-feu pour les Algériens de la capitale et sa banlieue imposé par la guerre qui commençait à s'étendre en métropole. Bravant ce couvre-feu des milliers de personnes, sans arme, affluaient vers le centre de Paris. Aujourd'hui en ce jour anniversaire, nous savons tous, ce qui s'est passé.

La répression fut sanglante, le bilan sûrement sous-estimé : 3 morts et 136 blessés parmi les manifestants. Ma mission à la brigade était de ramasser les corps flottants sur la Seine. Depuis quelques semaines déjà nous en voyions descendre le fleuve, comme une prémisse de
ce qui allait arriver. L'OAS organisait des expéditions punitives dans les cités où vivaient ces Algériens.

Je me souviens encore de cette nuit où mes hommes m'interpellaient à la découverte d'un nouveau corps : "à bâbord deux, trois à tribord...", le pont arrière de notre vedette en était rempli. Des visages, ces expressions de souffrance de noyade me hantent encore les soirs de pluie où je rentre chez moi longeant la Seine.

Les jours qui suivirent furent les pires de ma jeune vie de fonctionnaire, par dizaines, les corps
affluaient comme des moutons d'infini...

1 commentaire:

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