La plainte

Fin des années 90, j'avais ouvert un site internet de petites annonces. En comparaison à d'autres activités plus lucratives, je sentais l'importance du net. D'autres cependant en ont profité bien plus que moi. Peut-être était-ce lié à mon éducation, à mon sens ou manque de communication de ma jeunesse ?

J'avais créé une des premières "web agency" en France. Venant de la presse, j'avais l'habitude des procédures mises en place: BAG (bon à Graver), BAT (Bon à Tirer) et corrections d'auteurs pour tout changement après validation de l'un ou de l'autre. Mais sur le réseau à ce moment là, pas de process, tout était à inventer et à calibrer ! Il fallait trouver des moyens simples de retranscrire ce que nous connaissions sur le papier dans un format quasiment désintégré.
Comment faire signer un BAT sans qu'un client ne revienne sur une correction avant la mise en ligne, alors que souvent le site l'était déjà... en ligne !

Nous étions si peu mais si passionnés. Nous n'avons pourtant jamais vraiment réussi.
Cela peut faire sourire beaucoup de mes confrères aujourd'hui, mais pour nous c'était une réalité, un problème réel de rentabilité d'entreprise. Et ce n'est pas faute d'avoir augmenté nos capacités commerciales. Nous réalisions les sites de marques des plus grandes entreprises Françaises, mais sans en dégager de véritable profit.

Prise de conscience ou volonté de créer, j'avais décidé d'orienter l'entreprise vers le développement de nos sites existants, parmi eux le site de petites annonces que j'imaginais plein d'avenir.
Les petites annonces sur internet en France existaient peu, je décidais de mettre tous nos efforts sur cet axe. Rapidement il devint profitable ! Imagination débordante d'une vie sur internet où nous disions tous que chaque année passée en valait 7, tant nous étions 24 heures sur 24 connectés au réseau. Ayant eu plusieurs chats dans mon enfance, je compris dès lors toute la détresse que pouvait vivre notre félin préféré et que ce rapport de vie était vraiment prédestiné.

Toutes les rubriques avaient été envisagées avec mon associé : l'espace rencontres était le plus suivi et le plus consulté. Se créait alors un espace d'échanges que nous avions décidés de valoriser. Les plus grands sites de l'internet avait acheté notre outil de petites annonces. Nous fabriquions, ils nous rémunéraient pour ça.

En Août 1999, le site avait comptabilisé ses plus hauts scores contrairement aux autres sites qui ne proposaient que des objets ou marques à vendre. Rapidement compréhensible pour nous, les rencontres se provoquent en été et se réalisent en vacances. Nous étions le lieu même de ces échanges.

Un jour, je reçois un coup de fil du commissariat local me demandant de passer dans les plus brefs délais pour être entendu dans le cadre d'une plainte contre X concernant notre site. Absorbé par le développement du site, je laissais passer quelques jours (multipliés par 7) . Je reçus alors la visite des fonctionnaires de police. Impossible de me défiler. "Une femme a déposé plainte contre X, elle reçoit des appels d'hommes lui proposant de la rencontrer, elle est harcelée par ces appels et ne comprends pas comment son numéro a pu être divulgué sur votre site" me déclarait la Police.
Un peu effrayé par l'ampleur que prenait l'affaire, je cherchais à comprendre.
Je fouillais alors tous les logs et l'annonce en question. Je ne pu alors me rendre qu'à l'évidence : ça ne pouvait être que cette jeune femme qui avait pu mettre cette annonce. Son ami exaspéré par les appels incessants d"hommes désireux de la rencontrer l'avait poussé à porter plainte.

Le policier devant les preuves que je lui apportais, devait se rendre à l'évidence, c'était bien elle qui avait laissé son numéro sur l'annonce.

Ce jour d'éclipse totale du soleil, qui nous avait obligé dès la sortie des policiers à monter sur le toit munis de lunettes spéciales, je compris toute la puissance et la malveillance que pourraient faire certains utilisateurs de l'Internet à l'avenir.

Le journaleux

Trois heures, cela fait trois heures ! Depuis la fin d’après midi, je planque dans ma Volvo devant cet hôtel de la rue du Cherche Midi. Mon téléobjectif posé sur le siège passager, je crame clope sur clope. J’ai épuisé Libé et Le Canard, et m’attaque dorénavant au Sudoku. Je suis tombé bien bas. Les commerçants du quartier commencent à boucler leurs commerces et descendre leurs rideaux. Ils me regardent de façon bizarre. Les familles s’engouffrent dans leurs appartements, quelques couples s’aventurent dans les restaurants aux alentours. C’est l’heure du dîner, mais l’atmosphère froide et très humide ne donne absolument pas envie de sortir. Je suis emmitouflé dans ma parka et me caille sévère dans ma bagnole.

Ah, ils sortent ! Je saisis mon appareil et commence à shooter. Il a une bonne tête de vainqueur notre scribouillard avec sa poule. Elle, est sublime. La vingtaine, auburn, yeux bleus lagon, une taille parfaite, des seins accueillants, un fessier à se damner et une bouche qui s’apprête à dire « encore ».

Lui, quelconque. Un grand brun, sec, dégarni, mal rasé…toujours la gitane au bout des lèvres, aucune classe. Alors comment ces deux là ont pu se rencontrer me direz-vous ?

Le moins que l’on puisse dire est lorsqu’une bombasse pareille débarque comme stagiaire, dans une rédaction composée de vieux mâles, est qu’elle ne passe pas inaperçue. Le sourire ravageur, les lèvres semi-ouvertes en permanence, une mini-jupe tape l’œil, un décolleté abyssal, furent autant d’aimants pour  ces scribouillards ternes. Et pourtant, c’est notre bon vieil Alain qui a décroché la palme et qui vient de se taper une bonne partie de jambes en l’air. Elle a su trouver les mots, ceux qui flattent son ego, enorgueillissent sa culture, caressent son regard de feu et mettent en valeur son humour si fin.

Elle sait toujours trouver les mots notre petite Alexandra, ou les gestes… et questions doigté elle est habile la petite, je peux vous le dire. Nous testons en effet toutes les prostituées que nous employons au service, c’est une règle tacite. 

Je la mitraille, il ne faut rien rater, avoir de la matière à montrer à monsieur le journaliste ; du « contenu » comme ils disent. Alex nous coûte suffisamment cher, il faudrait qu’elle passe rapidement à autre chose la petite.
Il faut dire qu’il nous a fait ramer le baveux. C’est devenu rare pourtant ce journalisme d’investigation ; le journaliste devient en soit une denrée rare…  d’habitude nous avons plus à faire à des pisseurs de dépêches manipulables à souhait. Un vrai bonheur !
Mais lui les rétro-commissions, les caisses noires et autres abus de biens sociaux, ça le passionne. Il cherche, il fouille, il creuse, il vérifie, il croise ses sources et il écrit, c’est là le problème. Il commence à être bavard et cause quelques désagréments au dessus.

Nous avons pour mission de le faire taire. Habituellement, ce genre de gêne disparaît sans laisser de trace, mais là, l’homme est trop visible et la profession trop sensible. Abandonnant donc d’office la menace, il nous reste deux leviers majeurs à actionner : l’argent ou le sexe.
C’est cette dernière option que nous avons retenu après une étude rapide du dossier. Marié, trois enfants, fidèle depuis 20 ans… cela valait le coup d’être tenté. Et notre Alexandra est allée bien au-delà de nos espoirs. Je pense même qu’il est amoureux le con !

Son téléphone mobile est sur écoute, en totale transparence. Une copie des mails arrivent directement sur mon PC. Nous avons les traces. Dorénavant, nous avons aussi les photos. Et dans quelques minutes, nous disposerons de la vidéo de la caméra planquée dans l’armoire.
Nul besoin de sortir d’emblée l’armada. Nous lui montrerons tout d’abord les clichés que je viens de prendre, il saisira rapidement. Et s’il ne comprend pas, nous sortirons le reste du dossier. Boum ! La vie commune, les enfants… un bon choc au moral le journaleux !

Et s’il persiste ? Nous ne sortirons pas l’arme lourde, cela ne sert pas à grand-chose avec ce style de personnage intègre. La technique du ricochet, vous connaissez ? Atteindre sa cible à travers une autre. La maman, la sœur, les enfants… un homme a tellement de points faibles. 

Et puis non, une idée me vient. Attaquer un modèle d’intégrité par des versements frauduleux sur son compte, l’éclabousser, le mouiller dans une autre affaire. Arf, je me délecte. Les scénarii des possibles s’échafaudent, et j’aime ça. J’écris en ce moment même le chemin de vie de ma cible. Un semblant de pouvoir de vie et de mort sur un homme. C’est presque jouissif.
Les tourtereaux sont loin. Mon collègue, en planque au bar de l’hôtel, est allé récupérer le matériel dans la chambre. Il arrive, se glisse dans la voiture. Se frotte les mains, et me lance « tu sais quoi ? Il paraîtrait qu’Alexandra a chopé le VIH, faudra éviter de la reprendre la prochaine fois». 

Je retourne la tête sans un mot, démarre la voiture et me dégage de la place de parking.

Voilà un scénario pour le fouille merde que je n’avais pas imaginé.

La Seine

J'avais réussi tous les concours de la fonction publique passés en 1961, l'embarras du choix. Mon frère aîné de trois ans revenait d'une guerre qu'à l'époque nous appelions pudiquement "Événements", blessé, éventré par quelques nationalistes Algériens (leur spécialité). Pierre, six mois plus tôt, avec sa section avait rencontré dans le djebel Oranais un groupe du FLN rompu aux attaques terroristes sur les soldats appelés du contingent. Mon grand frère avec une poignée de ses hommes y avaient survécus. Un bataillon du deuxième REP suivait le même itinéraire que sa section, en passant par là, remontant vers Alger afin d'assurer une mission de maintien de l'ordre, avait réussi à sauver les quelques soldats encore vivants mais sérieusement blessés.
Et tous les "fellaghas" furent éliminés. Ces légionnaires, soldats d'élite, de toutes nationalités, pratiquaient l'art de la guerre avec la même férocité que les nationalistes Algériens.
J'avais oublié que Pierre arrivait gare de Lyon ce 16 octobre. Mes parents m’avaient demandé d'aller le réceptionner. Il m'avait attendu quelques minutes. Seul, convalescent, avec ses deux lourdes valises il avait fait le trajet en métro jusqu'à la maison familiale avec le risque de réouverture de sa longue blessure à l'arme blanche. Il était démobilisé, avait fait son temps sur le terrain des opérations et j'avais oublié mon héros de frère à la gare.

Quelques mois auparavant j'avais décidé d'opter pour la police. J'étais un jeune inspecteur.
Après quelques mois passés à l'école, j'intégrais la préfecture de police de Paris, à la division de la brigade fluviale du département de la Seine.

Le préfet, tristement célèbre pour des actes de collaboration commis pendant la Seconde Guerre mondiale, aux ordres du premier ministre de l'époque avait eu connaissance de l'organisation d'une manifestation du FLN pour le lendemain dans la soirée. Depuis quelques mois existait un couvre-feu pour les Algériens de la capitale et sa banlieue imposé par la guerre qui commençait à s'étendre en métropole. Bravant ce couvre-feu des milliers de personnes, sans arme, affluaient vers le centre de Paris. Aujourd'hui en ce jour anniversaire, nous savons tous, ce qui s'est passé.

La répression fut sanglante, le bilan sûrement sous-estimé : 3 morts et 136 blessés parmi les manifestants. Ma mission à la brigade était de ramasser les corps flottants sur la Seine. Depuis quelques semaines déjà nous en voyions descendre le fleuve, comme une prémisse de
ce qui allait arriver. L'OAS organisait des expéditions punitives dans les cités où vivaient ces Algériens.

Je me souviens encore de cette nuit où mes hommes m'interpellaient à la découverte d'un nouveau corps : "à bâbord deux, trois à tribord...", le pont arrière de notre vedette en était rempli. Des visages, ces expressions de souffrance de noyade me hantent encore les soirs de pluie où je rentre chez moi longeant la Seine.

Les jours qui suivirent furent les pires de ma jeune vie de fonctionnaire, par dizaines, les corps
affluaient comme des moutons d'infini...

La vieille

Elle me fout les boules la vieille. Elle me fixe, son regard est perçant. J’ai la nette impression qu’elle pénètre dans mon cerveau, le triture pour en tirer la substantifique moelle.

Je ne sais plus trop si c’est elle qui me provoque ce maudit mal de crâne ou la série de whiskys que je me suis enfilée hier soir à Chaville. Ma tête est bloquée dans un étau et, malgré cette douleur visible, la vieille poursuit sa lente et minutieuse opération de forage de mon crâne.
Je ne voulais pas revenir ici. J’en ai connu des situations délicates, des scènes de crimes, des environnements morbides… mais la baraque de la vieille pue la mort. Il y a certainement un rat crevé qui séjourne depuis des lustres dans une armoire. Il a dû se faire choper par l’un des chats qui trônent sur le canapé. La salle à manger, plongée dans une semi obscurité, n’est que faiblement éclairée par 3 bougies… pourquoi 3 bougies, je n’en sais fichtrement rien. C’est son cérémonial à la vieille. Et puis, ça caille ! L’atmosphère me glace le sang. Et pourtant je transpire. Chaud, froid… les perles qui goûtent de mon visage perdent quelques degrés lorsqu’elles tombent sur ma main. Je toussote, j’ai envie de me barrer. Mais j’ai besoin de savoir, parce que la veille, elle, elle sait.
Des collègues m’avaient conseillé d’aller la voir lorsque je piétinais dans une enquête. Jamais je n’ai baigné dans ces conneries de sorcellerie, voyance ou autre expériences paranormales. Je ne suis pas formé à ça. J’ai appris l’obéissance, la réflexion, la tactique et l’action. Le fantasmagorique, la science fiction et les relations avec l’au-delà, je laisse tout ça aux fadas, aux torturés de l’esprit, aux pyschos. Je laissais devrais-je dire… parce qu’il y a 3 ans, lorsque j’ai franchi la porte de ce pavillon de banlieue, j’ai laissé au vestiaire toutes mes certitudes.
En manipulant une espèce de pendule au dessus de restes de vêtements et un portefeuille, en brûlant des encens, en récitant à grande vitesse des prière inaudibles et en manipulant les cartes du tarot de Marseille, la vieille a fait voler en éclat mon esprit cartésien. Sans rien connaître de l’affaire, elle m’avait déroulé le scénario, scène par scène, les yeux révulsés et le poil hérissé. Je pensais n’avoir subi qu’un choc psychologique, mais l’impact fut bien plus profond lorsque quelques jours plus tard, nous découvrîmes les restes d’un charnier, qu’elle avait décrit, sous la terrasse d’un pavillon d’un simple retraité de Malakoff. Le brave homme avait abattu 5 personnes au Walther PP, dans son salon ; avait traîné les corps dans son jardin, creusé un trou, versé de l’acide et recouvert le tout, pour ensuite tranquillement aller se taper un bon porto devant sa cheminée. On le retrouva par la suite pendu dans sa cellule, sans autre procès…  Fort de cette expérience unique, je décidais d’y retourner chez la veille… pour voir.
 Elle me fixe toujours. Me taperais bien un whisky, la gorge me racle. Maintenant une douleur lancinante à la poitrine accompagne en rythme les afflux sanguins qui va et viennent au niveau de mes tempes.
 Je joue machinalement avec les boulettes de crasse sur la table. Les mélange à ma propre sueur qui se dégage de mes doigts,  et lance un « Alors ?» agacé.
«N’y va pas » me répond-elle violemment. Elle enchaîne, laissant apparaître sa sombre dentition : «Ne va pas à ce rendez vous, l’ombre est déjà sur toi. Je la sens ». Elle tremble, sa tête bascule en arrière. Sa gorge est blafarde, livide, tout comme ses épaules qui se dégagent dessous son châle. «  On me dit qu’il ne faut pas que tu y ailles, tu entends ? » crache t’elle. Je lui rétorque «Mais, pourquoi ? ». Elle me répond « tu touches à une affaire d’Etat que bon nombre de personnes ne veulent pas voir éclater. Ils te feront taire. Tu es déjà mort Gabriel, mort, tu entends ? ».
Arg, elle me fait chier la vieille avec ses prédictions. Je me lève, me dégage d’elle. Envoi balader ses bougeoirs, prend mon imper, balance un sévère coup de pied dans la chaise, lui file ses 50 euros et me casse. Une quinte de toux me stoppe sur le pas de la porte, plus violente que les autres. Je crache mes poumons. Je regarde à peine le mouchoir tâché de sang que je remets dans ma poche.
Je lui jette « Tu sais quoi la vieille ? Je vais y aller à ce rendez-vous ! Tout simplement parce que je suis déjà mort ! ».
Pour moi, l’enfer est ici.

L'automne

Souvent je me suis demandé s'il n'existait pas un point commun entre toutes les histoires que nous écrivons depuis l'ouverture de ce recueil. En les relisant, les corrigeant avant publication, je me suis rendu compte qu'il y avait un personnage central, quasi présent dans tous nos récits. Il y en a certainement un. Qu'en pensez-vous ?

Difficile parfois de raconter des aventures aussi rocambolesques que des disparitions d'hommes politiques, des affaires d'Etat.
Je savais que tous nos personnages avaient existé, que ces histoires s'étaient bien déroulées et pourtant j'ai mis tant du temps à les sortir de moi, les écrire pour les partager avec vous parce que je les ai vécues.

Je suis né au milieu d'un siècle dernier si meurtrier, au centre bancal d'une fratrie de neuf garçons et filles, en pleine guerre mondiale, au centre de la Bretagne. Enfant d'un tempérament solitaire et manquant de confiance en moi, je parcourais à pieds, de longues heures, les landes autour de la ferme familiale.

On dit aujourd'hui que tout se forge dans la vie d'un homme avant l'âge de 7 ans pour mieux comprendre ce qu'il pourrait devenir ou ce qu'il est véritablement.
Né dans une province où le clergé a longtemps laissé la population dans la superstition, les légendes, je parlais Breton tout comme mes parents, mes frères et sœurs.

Ma personnalité déjà solitaire, probablement créée par le besoin de me retrouver au sein d'une famille si nombreuse. Les moments d'intimité, malgré la grandeur de la maison, étaient rares, comme un besoin de me distinguer, de me prouver que j'existais. Entre les deux, mal inspiré par les aînés et incompris de mes cadets, je n'étais à ma place nulle part. Toute ma vie j'ai gardé ce sentiment.

Revivant un peu mon enfance je comprends qui je suis aujourd'hui. Ce que toutes ces histoires ont fait de moi aussi, tout ce que j'ai pu réaliser pour un idéal Républicain révolu.
Le Romantisme n'existe plus, Paul Géraldy est mort.
Nous mettions du Romantisme dans nos missions. Aujourd'hui les services traquent des cybercriminels, la filature n'est plus la même.
Les intempéries ne se vivent plus que virtuellement. Moi j'aimais me planquer non loin de la cible, l'observer, la chasser, sentir le vent caresser mon visage, faire corps avec elle, la surprendre.

Exécuter un ordre même quelque fois dans l'illégalité, c'est presque romantique. Pourtant si maintenant je vous raconte toutes ces missions, c'est que j'ai besoin de me sauver d'elles, de moi, de ce que je suis devenu, de ma vie. Souvent elles ne m'inspirent que dégoût. Je m'inspire du dégoût ! C'est dégueulasse oui, d'avoir du sang sur les mains !

Je me suis rendu compte que je suis bien le personnage central de mes histoires mais que le point commun de toutes mes histoires c'est l'automne.
Si vous observez bien toutes les dates où se sont déroulées les plus grandes affaires d'Etat, c'est à l'automne en France qu'on kidnappe et qu'on tue les opposants.

Mais tout ça s'était dans le passé, aujourd'hui le sang de nos ennemis est lavé et je suis en hiver pour ce qui est de ma vie.

Mort d'un pasteur

En juillet 1990, j'habitais Sèvres.
L'armée finie, je travaillais pour un magazine féminin bien connu.
Pas de vacances pour moi en cet été chaud. Certaines cités ghettos de l'ouest parisien se révoltaient, le reste des Français s'apprêtait à partir.
Un de mes voisins va disparaitre: un pasteur baptiste !

Ce 19 juillet, il quitte son appartement définitivement. Pendant plus de 3 mois, les policiers le rechercheront. Ses relations sulfureuses seront autant de pistes à exploiter, en vain.
Le pasteur est porte parole des croyants appartenant aux minorités sexuelles : homosexuels, transsexuels, sado-masochistes. Certains le disent même proche des pédophiles. Un pédigrée d'hérétique pour un homme d'église !
Son corps est retrouvé le 17 octobre dans la forêt de Rambouillet, en état de décomposition avancée.
Son compagnon, qui avait donné l'alerte de sa disparition affirme que le pasteur faisait l'objet d'écoutes téléphoniques et d'une surveillance poussée des services de renseignements. Qu'un inspecteur des RG aurait même participé à son enlèvement.
Une enquête sur l'enquête est demandée par le premier ministre de l'époque, le directeur des RG de la préfecture de police de Paris ainsi que le préfet sont entendus. Des rumeurs de bavure policière apparaissent dans la presse.

L'affaire du Pasteur devient une affaire d'état. Les circonstances de son assassinat sont encore aujourd'hui non élucidées.
Un inspecteur des RG a tout au plus avoué avoir procédé à des filatures et écoutes téléphoniques, un mois avant sa disparition.
Il sera inculpé plus tard dans une autre affaire et sera révoqué mais bénéficiera d'un non-lieu pour celle qui nous intéresse. 
Pourquoi les RG s'intéressent-t-ils au Pasteur en juillet 1990 ? Les enregistrements des écoutes ont été divulgués lors de l'audience de l'inspecteur des RG.
Plus tard le fameux inspecteur, dans un livre, fera des révélations sur ses méthodes. N'excluant pas la violence et la menace, il justifiera à mot couvert la bavure. 
Dans les années 90, l'homosexualité était encore taboue, de nombreuses associations luttaient pour son acceptation et sa reconnaissance dans la société de l'époque. Malgré les intimidations des RG, des filatures peu orthodoxes de son entourage, les activités pédophiles du Pasteur n'ont jamais été prouvées.
Il m'arrive très souvent aujourd'hui de repasser devant cette rue des hauts de seine où je vivais il y a plus de 20 ans déjà et de continuer à imaginer ce qui s'est passé ce jour de juillet 1990.

A suivre…

Lettre à ma meilleure amie

« Très chère Françoise,

Cela fait maintenant plus de 6 mois que nous communiquons ainsi, via Facebook. Plusieurs semaines d’émotions, de fous rires et d’échanges virtuels. Nous avons passé de très bons moments derrière nos écrans. Je pense tout connaître de toi, enfin l’essentiel. Maintes fois, tu as cherché à me connaître, à me rencontrer. Hélas, une mauvaise grippe, un projet trop prenant, un week-end en Normandie, la Foire de Paris… de multiples obstacles se sont dressés sur notre route.

Ton message d’hier appelait une nouvelle fois à une entrevue. Quoi de plus normal en effet, après de longues conversations en chat que de vouloir revoir son ami d’enfance. Nous avions 6 ans quand nous nous sommes rencontrés dans la classe de Mme Legrand… cela fait plus de 30 ans, et nous ne nous sommes jamais revus. Seule ma photo d’enfance sur Facebook te rappelle cette tranche de vie… Nostalgie !  Ce bon vieux Dominique a bien fait de te demander comme ami sur le premier réseau social mondial, n’est-ce pas ?

Peu à peu, tu m’as narré ta vie : tes études, ton mariage, tes enfants, tes voyages… et tes déplacements dans cette grande entreprise nucléaire Française. Après de brillantes études, tu as accédé à un poste à haute responsabilité, quelle réussite magnifique ! De longues heures en ligne, tu m’as décrit ton job, ton environnement, tes collègues, les projets… Et comble du comble, nous avons suivi la même voie ! J’exerce en effet la même fonction dans une entreprise similaire, mais beaucoup moins prestigieuse. Nous avons alors échangé sur nos problématiques communes, partagé des documents de travail… tu m’as apporté beaucoup !

Je ne te remercie jamais assez de m’avoir mis en contact avec certains de tes collègues, hautement spécialistes de sujets sensibles.  J’ai l’impression de connaître ton univers professionnel aussi bien que ton cercle familial.

Nous sommes devenus si complices, tu m’as rendu tellement de services !

Et aujourd’hui, de nouveau, tu sollicites un café ou un déjeuner. Et à nouveau je suis contraint de refuser cette requête, mais cette fois-ci de manière définitive.

Nous ne nous rencontrerons jamais Françoise.

Je ne suis en effet pas celui que tu crois ; Dominique n’est en effet qu’un avatar.

Certes, le Dominique Pignant du CP de l’Ecole Notre Dame, existait bel et bien… mais je ne l’ai pas connu, il est décédé il y a plus de dix ans.

Et si je t’écris à cet instant, c’est pour te prévenir que demain, lundi, la brigade Financière débarquera dans ton entreprise, et qu’il y a de fortes chances que tu sois impliquée. Comme, nous le savons, tu n’es pas coupable. Cette lettre devrait donc t’éviter les tribunaux. Etant toutefois responsable de crédulité, je ne pense pas que tu fasses long feu au sein de ta structure.

Je t’épargnerai tous les détails des informations que tu as pu me transmettre directement, indirectement, à travers le cheval de Troie que j’ai pu placer dans ton ordinateur ou le mouchard injecté dans ton iphone personnel.
N’ai pas d’inquiétude, je ne ferai rien des tes photos coquines laissées sur ton PC de la maison ; je n’abuserai pas de tes mots de passe et ne vendrai pas ton code de carte bleu sur le marché. J’ai en effet une déontologie.

Par contre, comme tu t’en doutes, bien d’autres éléments ont circulé et ont été utilisés. Les transactions se sont bien déroulées, le jeu des vases communicants est terminé. Mon job est accompli. Je suis payé pour ça, Françoise.

Quant à mon employeur, je ne sais pas quelles sont ses motivations. L’espionnage économique a ses raisons que la raison ignore.

Je t’embrasse Françoise, tu es quelqu’un de bien.

J’efface mon profil virtuel pour en recréer un autre.

Adieu »

La mouche du coche

Comme me le dit toujours mon fidèle caméraman : "Nous faisons le plus beau métier du monde !".
Et je ne pourrai jamais le contredire. Le reportage est un exercice difficile ! Mais le hasard des rencontres nous livre souvent de grands bonheurs partagés.
Dans les années 90, nous avions des projets de nature, de grand air, de retour à l'essentiel.
Une grande chaîne du PAF Français nous avait mandatés pour réaliser un documentaire sur un domaine que nous connaissions peu : la pêche à la mouche.
Pas que nous n'étions pas pêcheurs mais plutôt amateurs de tranquillité, d'étangs et de longues attentes avant qu'un poisson ne vienne se prendre à l'hameçon.


Direction plateau des Millevaches...les plus belles rivières de France. Les contacts pris depuis déjà une bonne semaine, je sentais que nous allions en prendre plein les mirettes. En Limousin se déroule depuis des siècles une tradition. Chaque 1er Mai, un événement des plus courus en Europe et dans le monde : le concours International des Coqs de pêche ! 

On élève ici des coqs pour les plumes ! Ces plumes, après montage sur hameçon, deviennent de véritables leurres pour toutes les truites des rivières du château d'eau de la France.
Rencontre avec un éleveur de coqs : Pierre Grandrien, le dernier vainqueur du concours qui, cette année, voulait bien rééditer son exploit !  "Il y a trois types de plumes utilisées à la conception des mouches...et ici il existe un biotope particulier à l'élevage...une souche Limousine pure !".  Pas de pratiques sélectives, pas d'eugénisme gallinacéen !

Je vous passe ici les bonnes blagues de Pierre autour de l'emblème de notre cher pays. Il imitait si bien le maître de sa basse cour que souvent notre preneur de son se laissait piéger par son chant.
Nous le suivons sur la petite route vers le chef lieu du canton, le champ de foire et les milliers d'autres compétiteurs déjà installés. Le jury commençait à scruter les premiers coqs sous toutes leurs coutures. Des visiteurs du monde entier se pressaient à la recherche du plus beau coq.

Quelle surprise de retrouver au milieu de cette France des langages du monde entier. L'Anglais était celui qui revenait sans cesse à nos oreilles, à tel point qu'on aurait pu croire que nous étions en Ecosse ou en Nouvelle Zélande même.

Le maire du village vint nous accueillir, me suppliant d'interviewer le député du coin.C'était lui l'initiateur de ce concours, réinventeur de cette tradition ancestrale. Par principe, je ne souhaite jamais donner la parole aux politiques privilégiant ceux qui sont acteurs de l'événement sur lequel je suis missionné. J’éconduis donc poliment Monsieur le Maire et nous nous attardons sur les dizaines de cages où les coqs attendaient sagement d'être examinés.
Mais Monsieur le Maire devint insistant : "vous ne comprenez pas, Monsieur le Député voudrait vous rencontrer, vous dire quelques mots...". 

Arrivé devant le jury, Monsieur Chaudfont, le Maire me présente son député. Je lui serre la main. Tout de suite, celui-ci me tutoie. Se présentant, il me dit qu'il est ravi de faire ma connaissance.
Un peu gêné, je cherche à esquiver et tente une approche en direction du président du jury,  entomologiste réputé que j'avais eu en ligne la semaine passée. En vain !
Le député nous suivait, impossible de le contourner. Alors constatant ma défaite,  j'engage la conversation. Il me parle alors de sa circonscription, du musée du village et des fêtes à venir. J'écoute.

Puis à la fin de sa présentation, me dit :" tu salueras bien chaleureusement ton père pour moi..."

Sans relever, je continuais mon reportage. Tous mes amis vous le diront, dans certaines circonstances, je manque de lucidité, d'à propos. Puis quelques mois après, dérushant les séquences, cette dernière phrase revint au milieu des chants de coqs.

Je décidais d'en parler à mon père. Lui demandant : "Connais-tu Monsieur Paul Chavert ?"

Simplement, il me répond : "Oui c'est le Député suppléant du Président".

Hombres de l’ombre

L’air est encore doux en ce mois de septembre, les feuilles de peupliers commencent tout juste à joncher un sol légèrement humide. A hauteur de ma vue, l’une de ces feuilles rougit. Non pas attaquée par l’automne mais maculée de mon sang. Il se répand sur le trottoir, entrant dans les fissures de béton, pénétrant un mégot écrasé et tachant une feuille arrachée de Libé. Je ne sais pas trop si c’est la Bièvre que j’entends couler ou la vie me quitter.

La place de l'Abbé-Georges-Hénocque retrouve sa quiétude qu’elle n’a que brièvement quitté. Il n’a fallu qu’une poignée de secondes pour rompre l’harmonie du quartier Maison Blanche. Un “Por aquí, hombres !” me fit réagir. Je compris instantanément. Tout se déroula  alors extrêmement vite. La première détonation souleva les pigeons et provoqua la douleur ; la deuxième fut semblable à un violent coup de poignard et provoqua ma chute ; la troisième fit sombrer la place dans un silence absolu. Les cinq autres,  coup à coup, me projetèrent dans l’enfer.

« Hombres ! »… des Espagnols ? Mon soutien à l’ETA aurait-il causé ma perte ? Le GAL m’aurait abattu comme un chien avant que je ne puisse lancer un quelconque assaut ? Est-ce un groupuscule d’extrême droite proche d’une Police en quête d’Honneur qui aurait décidé de venger le meurtre des Pharmaciennes du boulevard Richard Lenoir et leur collègue blessé ? J’étais en effet le bouc-émissaire Juif tout désigné… Ou bien encore le milieu qui pouvait me mépriser ? Les raisons sont de toute façon multiples pour stopper net la révolution armée. Devenu « gênant », je le savais, je le sentais qu’ils allaient mettre fin à ma course folle.  Cet « instinct de mort » que je partageais avec Jacques sans doute…

A moins que ce ne soient ces ombres, et non les hombres, qui me suivent depuis de longs jours. Se savoir filé lorsqu’on est « casseur » et « gauchiste », n’est guère étonnant. 

La révolution en effet ne peut être passive. Les mots peuvent être bien plus forts que les poings. Mais lorsque le système est sourd, seul le bruit du canon fait passer et entendre les idées. Tout accouchement s’effectue dans la douleur… la chute de la Vème République ne pouvait, à mon sens, se dérouler sans les armes. Et sans argent, point de lutte… voilà pourquoi je suis devenu « casseur gauchiste ». « Meutrier gauchiste » résonne dans ma tête mais ne me raisonne pas. Je récuse cette accusation.

Mes liens avec les marchands d’armes d’Action Directe m’auraient-ils condamné ?
Je dérangeais le pouvoir qui ne voulait pas d’une branche de la gauche extrême à la sauce Italienne. Ne parvenant pas à me stopper par la voie légale, la police politique a alors fait son travail. Est-ce un P38 du SAC, un 9mm du même style dans les mains des RG ou encore un 11.38mm de la DST qui m’ont abattu comme un chien au nom de la raison d’Etat ?

Militaires, mercenaires, barbouzes, tueurs à gage, terroristes ou truands… peu importe les bourreaux, la vie me  quitte à cet instant sur ce trottoir du 13ème arrondissement Parisien. 

Un air de Salsa me trotte dans la tête et m’entraine de l’autre côté du Styx.

Adios. Hombres.

Le secret du mercredi

Le secret c'est mon métier. Dans ma carrière, j'en ai protégé plus d'un des secrets.

Et puis j'avais été formé. Je savais que pour qu'un grand secret soit gardé il fallait en créer un second ; plus petit et souvent moins important, pour s'en servir de leurre et ainsi focaliser l'attention des intrigants.



A ce moment-là de ma carrière, mon Président était surnommé le Florentin. Et des mystères il en avait.
Il avait décidé de créer un groupe d'apprentis sorciers qu'il avait installé au château afin de protéger sa personne et son entourage des indiscrets.
Notre service était tombé en disgrâce, et surtout il avait bien trop peur de nos méthodes qui par le passé avaient fait leurs preuves. Pas de bavure, mais des résultats !
Alors une équipe de militaires, à ses ordres, écoutaient les conversations téléphoniques de ceux qui auraient pu connaître le grand secret et le révéler. Un secret d'Etat !

Des dizaines de journalistes, écrivains, comédiens faisaient l'objet d'écoutes illégales !

Le Président vivait de nombreuses vies publiques et privées. Il avait aussi certaines habitudes qui ne facilitaient pas sa protection.
Tous les mercredis, il prenait son super puma de l'école militaire pour une destination qui au début restait inconnue de tous ou de très peu. Par la suite, dès 1994, on apprendra quel était le plan de vol rituel du pilote ! Que le secret longtemps si bien gardé n'était qu'humain. Le secret d'un Président qui aimait les femmes et que celles-ci étaient siennes : mère et fille.

Le super puma atterrissait à Rambouillet, puis une voiture l'emmenait non loin de là, retrouver une alcôve très privée, une autre vie intime...
Un de ses conseillers affirmait que son Président avait fait le choix de vivre sa vie comme s'il était mort, naturellement inspiré par des existences multiples et un don rare d'ubiquité.

Malgré l'omniprésence de ses services de protection rapprochée, il avait réussi à s'organiser ses moments de tranquillité loin du château. Presque en disgrâce aux yeux du Prince, le service à Rambouillet était sur son territoire.

Ayant une bonne connaissance des aspirations culturelles du Président et toujours en contact avec son cabinet, je décidais de proposer à sa garde rapprochée de divulguer à ceux qui voulaient l'entendre la réelle destination des vols du super puma du mercredi : Rambouillet, vallée de Chevreuse...

Je savais qu'il relisait souvent un auteur qui habitait non loin de là : l'auteur du Roi des Aulnes, de Vendredi. M. T. n'était pourtant pas ce qu'on pouvait appeler à l'époque un écrivain de l'intelligentsia de gauche, il avait plutôt une réputation de droite modérée. Je proposais alors aux confidents de communiquer sur les rencontres du Président et de l'écrivain.

Aucun courtisan du château n'aurait osé s'interroger sur ces rendez-vous puisque le Président était socialiste et l'auteur de droite. Demander pourquoi il allait le rejoindre toutes les semaines à coup d'hélicoptère aurait été du plus mauvais effet sous peine de connaître une infortune certaine.

Le secret dès lors pouvait être bien gardé, l'écrivain était devenu notre complice malgré lui. Il tint bon

Presque 20 ans ! Et je suis fier, aujourd'hui et même en paix.

Le stratagème des visites du mercredi à l'auteur de Vendredi, c'était mon petit secret.

A la brasserie

Assis à ma table face à mon collègue, je déguste mon plat préféré : une viande bien saignante accompagnée de pommes de terre à la sarladaise.
Sur le boulevard Saint- Germain, les premières feuilles des platanes jonchent le large trottoir. Au premier étage, j'ai un point de vue sur la chaussée jusqu'au carrefour, jusqu'à l'église, les « deux magots », presque jusqu'au carrefour Mabillon...

Mon invité, mon collègue se régale d'un pot au feu de circonstance ; dehors les gens défilent, emmitouflés.

 Et ce jour-là, en bas, se joue la disparition d'un homme, sans que personne n'y ait prêté attention. Un homme politique étranger va bientôt disparaitre définitivement.
Des barbouzes, 4 collègues, vont enlever un homme qui devait devenir le premier en son pays.
Aujourd'hui, nous le savons, c'est bien un service de police Français qui a eu pour mission de l'enlever et le séquestrer. Pourquoi ?

Etait-il devenu gênant pour une politique clientéliste de la France-Afrique ?

Avait-il décidé de révéler les dysfonctionnements graves des pouvoirs en France et en Afrique ?

L'enquête sur sa disparition n'est toujours pas bouclée et son corps n'a toujours pas été retrouvé.
Comment se fait-il que je sois là, à ce moment-là ?
J'ai un métier ! Je suis dans l'action, au service.

Plus de quarante ans ont passé et je ne l'explique toujours pas.

Plus tard, j'ai bien participé à l'enquête, à la recherche d'un signe de vie de cet homme que je ne connaissais même pas.

Mon collègue qui a un bon coup de fourchette aussi ne s'est aperçu de rien. Comme moi il a pu s'enorgueillir d'avoir été là, à ce moment-là. L'ayant perdu de vue pendant quelques années, j’ai su qu'il était devenu un grand historien. Cet évènement fut sûrement l’élément déclencheur de sa vocation. Le temps est passé et nous ne l'avons pas oublié.
Tous les deux, il nous arrive de retourner, depuis nos retrouvailles il y a peu, dans cette fameuse brasserie, à cette même table du premier étage.
Nous refaisons l'histoire, la nôtre, celle où nous étions des acteurs.
Celle qui nous a liés pour toujours à l'hiver de notre vie.

Dans ma carrière, bien après cet enlèvement, j'ai eu la responsabilité de protéger des chefs d'états d'Afrique réfugiés en France, que notre République ne pouvait abandonner à la vindicte des peuples. Peuples qu'ils ont pendant trop longtemps opprimés avec notre consentement.

Un nouvel élément est apparu depuis dans l'enquête de cette disparition : le lieu de la séquestration.

J'ai l'impression de connaitre cet endroit. J'en suis sûr, je pourrai y aller les yeux bandés comme celui qui a disparu cette fin d'octobre à Paris.

A l’époque j'étais jeune. J'avais déjà fait mes preuves dans le métier. Mes supérieurs me reconnaissaient quelques qualités de mémoires actives.

Et à ce moment précis, où j'écris j'entends encore ce chef d'état Africain m'appeler « Papa ».

Le Celte

La lourde porte se referme derrière moi, me basculant  d’un coup d’une douillette atmosphère à un environnement quelque peu hostile. Un crachin poussé par un vent violent me balaye le visage, le froid et l’humidité m’enlacent et me glacent.
Je boutonne ma parka, serre mon cheich et remonte mon col. Le soleil se couche. La Manche se drape d’un voile ténébreux.  Je m’engage sur le chemin qui mène à la crique un peu plus loin en bas.

Je m’enfonce dans cette lande qui m’a vu naître, arrachant au passage quelques feuilles de genets. J’hume l’air humide imprégné d’odeurs de lavande et d’ajoncs.  Au loin, la mer s’éclate sur la roche, entraînant les galets et rognant la dune. Je me sens bien, détendu et serein. Le milieu peut sembler agressif, mais il est à mon image. Je fais partie intégrante de ces éléments.

Mon esprit fait alors un volte-face et effectue un bond dans le temps d’un peu plus d’un millénaire. Je me sens alors  comme un guerrier celte à la veille d’un combat. Mais demain, point de tribu, j’agirai seul comme à chaque fois. Et ce n’est pas le granit qui se tachera  de sang mais le trottoir Parisien. Ce n’est pas non plus une épée à tranchants que j’aiguiserai ce soir, mais un MAS G1, Beretta 92, que je nettoierai. Point d’Hydromel non plus, je ne bois jamais lors de mes missions. Et je ne chevaucherai pas un fier destrier, mais prendrai le train de 5h25 en gare de Morlaix.  Je ne me battrai pas contre une peuplade sauvage… je ne me battrai pas tout court. Tout ira très vite comme à chaque fois, parce que chaque geste est précis et millimétré ; parce qu’étudié, préparé et anticipé. L’improvisation n’a pas sa place dans mon métier. Il suffira de 2 ou 3 balles, répétées, coup sur coup : une dans la tête, une dans le cœur et une dans la gorge.

Les remords, la crainte, la peur, la faiblesse, toutes ces conneries n’ont pas plus leurs places dans mon job. Je vais abattre un homme oui. Je ne défends pas ma tribu, mais mon peuple. Je ne protège pas mon territoire, mais ma patrie. Je suis dorénavant sur le sable, et si vous voulez que vos enfants jouent encore longtemps à la pêche dans les rochers ou au ballon sur la plage, je dois exécuter ma lourde tâche. Parfois à ce moment, la réflexion tente une intrusion dans mon esprit… elle est cependant immédiatement rejetée. Il n’y a pas de raison à la raison d’Etat.

Je me retourne, accélère mon pas et regagne ma longère.

Demain, je me lève tôt…

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