Mémoires actives

La seule fois de ma vie où mon frère, mon père et moi sommes allés, entre hommes, faire du shopping, c'était le 2 novembre 1979.
Nous étions en vacances. Nous avions l'habitude avec ma mère d'aller dans les boutiques proches de la maison, mais ce jour-là mon père en avait décidé autrement. Il avait souhaité nous amener à Paris. Bonne surprise !

Rue de Rennes, Saint Sulpice, rue des canettes, toutes les boutiques à la mode du quartier Saint Germain. Un blouson en cuir pour mon frère, un Levis 501 pour moi.
Bien assis dans la R16 de mon père, nous repérions les boutiques qui nous intéressaient. 

«Notre secret »

Arrêt rue de Rennes, devant Creeks. Pas de voie de bus à l'époque, nous nous sommes garés devant le magasin, sans aucune crainte de voir un papillon de contravention sur le pare- brise à notre retour. La R16 était banalisée et mon père était flic !
Ça nous le savions tous les deux, mon frère et moi ! C'était notre secret de petits garçons. Secret bien gardé ! A ce moment-là, peu après 68, nous nous étions rendu compte qu'il n'était pas bon pour nous d'afficher la profession de notre père.


A notre retour à la voiture, le blouson en cuir vieilli sur le dos de mon frère, des sacs de fringues à la main, le téléphone sonne.
Courte conversation : "Très bien, merci, rappelle-moi"
Mon père n'en disait pas plus. Et nous n'étions pas sensés savoir, ni comprendre ce que son interlocuteur lui disait. C’était comme ça entre nous, dans notre famille.
Notre père avait un métier, mais nous ne devions pas savoir ce qu'il faisait. Tout ça était normal, nous le pensions.

« L’ennemi public numéro 1 »

Puis sur le trajet du retour, une nouvelle fois, mon père décroche. Il écoute, le combiné collé à son oreille, il remercie et raccroche.
Arrivés à la maison, nous avons présenté nos cadeaux à notre mère. Elle nous avait préparé un dîner comme à son habitude. Nous allumons le poste, première chaîne, le journal.
Premier titre : "Mesrine est mort..." Incroyable ! Nous savions que toutes les polices de France, et même d'Europe, étaient à la recherche de l'ennemi public numéro 1.
C'était la grande messe du journal, le rituel du soir où nous suivions ses aventures. Comme il avait déjà pris des otages, il rentrait tous les soirs dans les foyers des Français, à ce moment-là de la journée.
Les patrons de police expliquaient comment ils avaient "logé" Mesrine et comment ils avaient décidé de l'éliminer.
Notre virée à Paris n'était pas une coïncidence ! Nous l'avions compris mon frère et moi. Sans poser une question, nous sommes montés nous coucher chacun dans nos chambres respectives.

« Un ministre noyé»

Pourtant cette nuit-là, impossible de m'endormir. J'avais vu mon père sur son vélo deux jours auparavant, au retour d'une excursion avec le collège.
Le journal de la vieille relatait la mort d’un personnage important de la république. Il avait été retrouvé noyé dans un étang que je connaissais bien pour y avoir taquiné une grosse carpe avec mon grand- père pendant mes vacances scolaires, sans jamais avoir réussi à la ferrer une seule fois d'ailleurs.
L'eau était si peu profonde, son niveau un peu au dessus de mes bottes que nous avions failli plus d'une fois l'attraper avec nos mains. Mais elle était devenue pour mon grand-père et moi une sorte de Graal, de trophée qui personnifiait cet endroit magique connu de nous seuls !
C'était un ministre ! Et il s'était noyé dans notre étang, comment c’était possible ?
Une nuit de spleen, il avait voulu retrouver les joies perdues de son enfance, celles qui m'animaient depuis toujours avec mon grand-père, et attraper cette carpe si grosse et provocante ? Il avait décidé de marcher jusqu'à elle et l'arracher de son milieu aqueux pour la ramener chez lui, enorgueilli de cette belle prise ?
J'appris plus tard que ça ne s'était pas passé ainsi. Que ce Monsieur avait décidé de mettre fin à ses jours.
Quelles étaient ses raisons ? Mémoire trouble pour un petit garçon qui dès lors fera toujours le lien entre cet homme et son étang.

Et puis j'avais bien vu mon père rouler à vélo sur cette route sinueuse et je repensais aux appels dans la R16 de l'après-midi, le shopping à Paris et l'ennemi public numéro 1 tué par les policiers, à moins de deux kilomètres de l'endroit où nous étions.

Ces événements vécus n’avaient qu’un seul lien : mon père. Mais ce n’était qu’un concours de circonstances…

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Vos commentaires sont les bienvenus... Même les pires !

Rechercher dans ce blog

Devenez Membres : soutenez-nous !