jeudi 22 septembre 2011

Combat politique

Un crachin tenace m’humidifie le visage depuis de longues minutes. Emmitouflé dans ma parka, une écharpe de laine rouge autour du cou, un bonnet de marin vissé sur ma tête, je progresse lentement rue de Rennes, en direction de la réunion hebdomadaire du comité. La nuit tombe rapidement, rendant l’atmosphère encore plus terne, baudelairienne, presque lugubre.  Mes brodequins tapent le sol un peu plus rapidement, à l’écoute des slogans sourds retentissant au bout de cette petite rue du quartier St-Germain.
Les odeurs de tabac, gitanes, Lucky Strike et cigares,  se mêlent aux vapeurs d’alcool et de transpirations. Les débats sont  chauds et deviennent de plus en plus virulents.

Les ferments de la révolution sont rassemblés autour de ce bar du quartier Latin. Chacun refait le monde comme s’il lui appartenait. Tout le monde y va de son discours, défend ses opinions, attaque ses adversaires… mais au final peu ont de réelles et novatrices idées. Ils sont rares ceux qui comme Faty El Bouchaoua réussissent à haranguer la foule, la provoquer pour au final la fédérer. Ancien boxeur mis au rancard par une vilaine blessure arrivée trop prématurément, il manie le verbe à la hauteur de ses poings. Percutant, il secoue les opinions, bouscule les cerveaux et, au final, fait avancer les idées. Ils sont peu à disposer de ce talent et aussi peu à lui tenir tête.

Sauf sans doute Jean Louis Le Morvan, une espèce de menhir qui se dresse au milieu de l’assemblée. Bien connu des groupuscules d’extrême droite, le Breton a les idées obtues, le verbe acerbe et le coup de boule facile. Il tente en vain de démolir par les mots l’orateur gauchiste. Poussé dans ses retranchements par le rouleau compresseur mental d’El Bouchaoua, il ne peut plus alors répondre que par la force… Les yeux injectés de sang, le front écarlate, le regard haineux, la bouche prête à mordre, il fonce alors sur le leader d’extrême gauche, les mains lancées en avant prêtes à serrer cette gorge qui lâche tant d’inepties à ses yeux. L’attaque, digne d’un panzer, est lourde et massive. La riposte est agile, précise et implacable. En un seul direct, Jean Louis Le Morvan est à terre, quasi K.O. Il se relève alors sous la raillerie et les quolibets de l’assemblée, cassé et humilié.

Il quitte alors cette atmosphère bouillante, claquant la porte. Les débats reprennent, s’activent et s’étalent dans la soirée. On y parle bien évidemment politique et économie mais aussi humanisme et liberté sociale.  El Bouchaoua tient alors l’assistance en haleine toute cette soirée… jusqu’au retour de Le Morvan, accompagné d’un fidèle lieutenant à l’allure de rocher granitique, et de quelques menus sbires plus démonstratifs que téméraires. Le regard féroce, Le Morvan est revenu , épaulé, dans l’unique objectif de dessouder El  Bouchaoua, humiliateur public.

 L’homme à abattre se tient droit, calme et posé, fixant ses adversaires. Les deux masses foncent alors sur lui, récoltant simultanément deux puissants coups de poings en pleine face, les projetant instantanément à terre. Deux sbires tentent alors une approche malhabile, se prenant uppercut et directs du droit efficaces en pleine tête. Quatre hommes à terre, l’offense  est trop forte. Le Morvan saisit alors une bouteille de bière, la casse contre une table, et l'agite offensif. Le combat prend alors une toute autre tournure. La menace est réelle, la vie d’El Bouchaoua est en jeu. Il décoche un nouveau coup droit à Le Morvan, saisit son bras, fait sauter la bouteille aux tessons saillants d’un coup de genou et la happe de l’autre main. Tout s’est déroulé extrêmement rapidement. Tel un ours, Le Morvan saute sur sa proie qui n’a pas d’autre solution que de tenir fermement comme un bouclier la bouteille. Les coups pleuvent, et Le Morvan se prend inexorablement le tesson dans l’œil gauche. Le sang de la bête se met alors à pisser, stoppant instantanément le combat. Ses acolytes saisissent un torchon blanc, l’applique sur l’œil afin d’arrêter l’hémorragie. Le tissu immaculé ne tarde pas à devenir totalement rouge. La meute quitte alors la salle, rageuse, maugréant et proférant des menaces de mort à l’encontre d’El Bouchaoua.

Les échanges reprirent alors, menés par un El Bouchaoua toujours plus remonté et efficace dans le verbe et dans le geste.

Le dernier souvenir que j’ai de lui est son poing brandi, en signe de combat. Ce même poing avait abattu et vaincu le racisme et l’intolérance. Une soirée seulement…

Deux jours plus tard, on retrouva le corps disloqué de Faty El Bouchaoua dans une impasse près de la rue des martyrs. Jonchant la rue, il devait y avoir autant de morceaux ensanglantés que de pavés. La rumeur dit qu’une vingtaine de skinheads lui seraient tombés dessus… ne lui laissant absolument aucune chance.

Le Morvan poursuivra, assez brillamment du reste, sa carrière politique ; globalement dans le même registre idéologique, sans doute quelque peu édulcoré. Son fidèle acolyte fut quant à lui moins présent dans les meetings politiques et plus actif dans les stades, défendant des valeurs du Rugby qui ne sont guère les siennes.

De cette histoire sombre du combat politique Français, il ne reste qu’un bandeau de sang, celui de Le Morvan, cachant l’œil de la bête.

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